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Quiconque consulte régulièrement
les nombreux forums consacrés à la pipe se rendra tôt ou tard compte que la
famille des pétuneurs, à première vue si unie, est fondamentalement divisée
en deux clans qui, même s’ils ne cherchent pas systématiquement la
confrontation, ont de manifestes problèmes à communiquer et à se comprendre.
Permettez-moi de vous présenter
les deux camps. A ma droite, les collectionneurs passionnés, les clients des
artisans pipiers haut de gamme, ceux pour qui la pipe n’est pas un simple
récipient qui sert à brûler du tabac, mais pour qui la pipe est également un
bel objet, ceux qui
ne se contentent pas du bon, mais qui aspirent à l'excellence. A ma gauche,
ceux que recherche esthétique, tuyaux faits main, flocs excavés ou perçages
parfaits laissent de marbre, les amis de la bouffarde roturière qui répond
parfaitement à leur attente: consommer du tabac dans un outil de fumage
terre à terre au prix démocratique. |
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Il n’arrive que
très rarement que les amateurs du haut de gamme se montrent dédaigneux
envers les choix de leurs collègues moins exigeants. Cela s’explique :
d’habitude ils sont passés eux-mêmes par là et ils se rappellent, parfois
même avec une certaine nostalgie, les jours où les petites pipes
industrielles leur procuraient de longs moments de satisfaction. En outre,
il leur reste toujours quelques favorites de cette époque qu’ils continuent
à fumer avec plaisir. En revanche, il est beaucoup plus fréquent que les
défenseurs de la pipe populaire font des reproches à ceux qui font d’autres
choix. Ces prodigues dépenseraient des sommes passablement immorales à ce
qui, après tout, n’est rien d’autre qu’un bout de bois et de caoutchouc avec
deux trous dedans. Ils seraient élitistes, voire snobs. Cela aussi, ça se
comprend. D’habitude ces braves gens qui s’indignent n’ont jamais essayé
eux-mêmes de pipe haut de gamme et ils ignorent donc complètement en quoi, à
part le côté esthétique, une pipe d’un artisan prestigieux pourrait se
distinguer d’une pipe fabriquée dans une usine. Dans ces conditions, il va
de soi que toute discussion entre les deux clans est un dialogue de sourds.
Quand la
discussion s’échauffe, le moment fatidique arrive où un naïf croit qu’il a
trouvé le moyen parfait pour prouver au-delà de tout doute que la pipe dite
démocratique se fume tout aussi bien que la pipe huppée et que dès lors il
sera clair une fois pour toutes que les amateurs de haut de gamme sont en
effet des snobards qui, en plus, sont victimes de mécanismes psychologiques
inconscients. Le naïf propose donc avec beaucoup d’aplomb et sur un ton de
défi l’ultime test qui révélera la vérité et rien que la vérité : la
dégustation à l’aveugle. Il fallait y penser, n’est-ce pas ! Simple comme
bonjour : on prend par exemple trois pipes sanclaudiennes, deux italiennes
faites à la main et une pipe vraiment haut de gamme. Un panel fume toutes
ces pipes sans les voir et le tour est joué. Ce "blind test" comme disent
nos amis anglophones, démontrera deux choses à la fois. D’une part il
révélera que les élitistes ne seront pas capables de reconnaître la pipe
chichi et d’autre part il sera prouvé qu’au niveau goût, une bonne petite
française vaut une Chonowitsch. D’ailleurs est-ce que ce n’est pas grâce à
la dégustation à l’aveugle qu’on a déjà ob-jec-ti-ve-ment prouvé que tel
petit Côtes-du-Rhône valait bien un Châteauneuf-du-pape cinq fois plus cher
ou que rares sont les personnes qui arrivent à reconnaître un Saint-Julien
prestigieux dans un lot de Haut-Médoc à l’étiquette nettement moins huppée !
Allons-y donc.
Procédons sans tarder à ce redoutable test. Tremblez, ô snobards !
(……)
L’avez-vous
remarqué, ce silence assourdissant dans le paragraphe précédent ? C’est le
silence gêné dans lequel s’immerge un cerveau qui, tout en se concentrant du
mieux qu’il peut, doit s’avouer qu’il ne s’en sort pas. Parce que c’est
vrai, nom d’une pipe ! Comment s’y prendre pour organiser ce fameux blind
test ?
Organiser une
dégustation à l’aveugle de vins est facile. Il suffit d’avoir une série de
verres de dégustation appropriés et identiques, propres bien sûr, de l’eau
pour se rincer la bouche, des chemises pour cacher les étiquettes des
bouteilles. Il faut que ces bouteilles aient été débouchées et préalablement
goûtées pour éliminer les vins bouchonnés ou présentant un autre défaut
anormal. Dans ces conditions, on peut en effet parfaitement comparer
différents vins, puisque la seule variable est le liquide, le récipient
étant identique pour tous les vins et l’interaction chimique entre contenant
et contenu étant exclue.
Qu’en est-il pour
l’organisation d’un blind test de pipes ? Les difficultés sont nombreuses et
souvent insurmontables.
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Une dégustation à l’aveugle
présuppose que les dégustateurs ne savent pas quelles pipes leur sont
proposées. Il faut donc rendre les pipes anonymes. Comment ? En cachant
simplement la nomenclature ? Insuffisant bien sûr. Des connaisseurs pourront
reconnaître un pipier ou une marque à la forme ou à la finition de la pipe.
Peut-être alors en cachant la tête entière avec du papier aluminium, de la
bande adhésive non-transparente ou un chiffon ? Mais est-ce qu’ainsi on ne
risque pas de changer la respiration naturelle des pipes et leur aptitude à
évacuer la chaleur et est-ce qu’on ne risque donc pas d’influencer le
résultat ? Et puis, il y a le problème des tuyaux. Des fumeurs chevronnés
vont regarder la forme et l’épaisseur des lentilles, étudier les dimensions
et le modèle des ouvertures, essayer le confort en bouche. Ainsi ils sauront
immédiatement quelles pipes ont des tuyaux préformés de série et quelles
pipes sont équipées d’un tuyau fait main. Peut-être qu’ils sauront même qui
est l’auteur de ces becs. On pourrait bien sûr glisser un de ces embouts en
caoutchouc autour des becs. Oui, mais l’ouverture restera visible. En plus,
une majorité de fumeurs trouve cet embout si désagréable et gênant qu’il
risque d’influencer leur jugement. Ce serait comme déguster du vin dans des
verres à moutarde. Reste une seule solution : faire monter les pipes de
tuyaux identiques pour les rendre complètement anonymes. Grave erreur, ça !
La façon dont se fume une pipe et dont la saveur se développe est en partie
déterminée par la façon dont le tuyau est percé et par la façon dont est
modelée l’ouverture. Changer de tuyau est donc exclu si on veut conserver
les caractéristiques d’origine des pipes. Et de grâce, qu’on ne vienne pas
me proposer de tester des pipes, les yeux bandés et les mains enfouies dans
des moufles ! Vraiment commode pour allumer convenablement le tabac ou pour
manier à bon escient le bourre-pipe ! Et puis, si le ridicule tuait, on ne
trouverait point de candidats dégustateurs !
Bref, il est clair que la condition de l’anonymat est impossible à remplir.
Et puis, quelles pipes peut-on réellement comparer ?
Suffirait-il d’acheter au hasard une demi-douzaine de pipes, toutes
fourchettes de prix confondues, de producteurs différents ? Ne faudrait-il
pas que les modèles soient identiques ? Oui mais, justement, les différents
producteurs ne font pas de modèles identiques. Et ne faudrait-il pas que
toutes les pipes retenues n’aient pas uniquement la même forme, mais
également exactement les mêmes dimensions ? Peut-être qu’on pourrait
demander à différents pipiers de fabriquer une pipe selon un cahier de
charges très détaillé et rigide ? Oui mais, ce faisant on ne respecte ni la
typicité de l’œuvre des pipiers, ni leurs propres choix d’ordre technique.
On falsifierait donc les résultats.
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Pour tester les pipes retenues, on devra les fumer. Il faudra donc choisir
un tabac. Je présume le même tabac pour toutes les pipes et pour tous les
dégustateurs. Voici que les choses se compliquent sensiblement. Il est connu
que certaines marques de pipes ont une prédilection pour tel type de tabac
alors qu’elles ne s’harmonisent guère avec telle autre herbe. On risque donc
de faire des injustices. En outre, les fumeurs chevronnés ont l’habitude,
quand ils déflorent une pipe neuve, d’essayer plusieurs sortes de tabac afin
de déterminer quel mélange la pipe accepte sans rouspéter. Faudra-t-il faire
pareil pendant le test ? Ou chaque testeur aura-t-il le droit de ne fumer
que ses tabacs préférés ? Evidemment,
tout ça constitue un sérieux problème de méthodologie. A priori on teste
simultanément deux variables et leur interaction.
Autre problème. Un blind test, d’accord. Mais de quoi ?
Mettons qu’une demi-douzaine de dégustateurs participent au test. Quelles
pipes fumeront-ils alors ? Les mêmes pipes seront-elles fumées à tour de
rôle par les divers participants ? Mais alors, le dernier fumera des pipes
culottées, alors que le premier aura fumé dans du bois vierge. Pas sérieux,
ça. Ou faudrait-il commander chez les fabricants des séries de pipes
identiques pour que chaque dégustateur reçoive sa propre pipe ? Mais d’un
ébauchon à l’autre, il peut y avoir d’énormes différences gustatives. Par
définition à éviter, ça. Il n’y donc aucune solution acceptable. C’est la
quadrature du cercle.
Et les dégustateurs ? Faut-il exclusivement des fumeurs
ayant une longue expérience de la pipe ? Des gens qui ont fumé au cours de
leur carrière à la fois du bas de gamme et des pipes huppées ? Ceux qui
n’ont jamais tâté du haut de gamme, disposent-ils du bagage nécessaire pour
pouvoir juger et comparer avec discernement ? Ou faut-il au contraire des
testeurs ingénus sans aucun préjugé ? Et puis autre chose. Qu’en est-il des
préférences individuelles ? Certains apprécient avant tout le goût sombre
d’une Dunhill ou d’une Ashton, alors que d’autres ont une prédilection pour
la saveur cristalline d’une Castello. Et comment éliminer l’influence de ces
préférences sur leur jugement ?
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Chaque plateau et chaque ébauchon
ont leurs caractéristiques propres. Dès lors, même si un pipier taille deux
pipes parfaitement identiques en employant les mêmes outils et les mêmes
techniques, mais en employant deux blocs de bruyère différents, il
n’arrivera jamais, mais alors jamais, à produire deux pipes dont la saveur
et les caractéristiques au fumage soient identiques. L’expérience a déjà été
tentée. Et plusieurs fois. Des pipes identiques n’existent pas. Point à la
ligne. Plus fort : un jour le grand Sixten Ivarsson a taillé une pipe dans
un plateau énorme. Comme ce bloc de bois était suffisamment grand pour en
faire une deuxième, le légendaire maître pipier s’est remis au travail et a
taillé une copie parfaite de la première. Sans conteste les deux pipes se
fumaient différemment et avaient indéniablement leur propre caractère.
Voilà, tout est dit.
Finalement, il n’y a qu’une seule
conclusion qui s’impose : le blind test de pipes est un leurre. L’histoire
nous a d’ailleurs enseigné que tirer des conclusions de l’épreuve du feu
mène d’office à de monstrueuses injustices. Croire en cette pratique est
dangereux et avant tout vraiment stupide. |