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par Erwin Van Hove |
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18/04/05 |
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Quiconque consulte régulièrement les nombreux forums consacrés à la pipe se rendra tôt ou tard compte que la famille des pétuneurs, à première vue si unie, est fondamentalement divisée en deux clans qui, même s’ils ne cherchent pas systématiquement la confrontation, ont de manifestes problèmes à communiquer et à se comprendre. Permettez-moi de vous présenter les deux camps. A ma droite, les collectionneurs passionnés, les clients des artisans pipiers haut de gamme, ceux pour qui la pipe n’est pas un simple récipient qui sert à brûler du tabac, mais pour qui la pipe est également un bel objet, ceux qui ne se contentent pas du bon, mais qui aspirent à l'excellence. A ma gauche, ceux que recherche esthétique, tuyaux faits main, flocs excavés ou perçages parfaits laissent de marbre, les amis de la bouffarde roturière qui répond parfaitement à leur attente: consommer du tabac dans un outil de fumage terre à terre au prix démocratique. |
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Quand la discussion s’échauffe, le moment fatidique arrive où un naïf croit qu’il a trouvé le moyen parfait pour prouver au-delà de tout doute que la pipe dite démocratique se fume tout aussi bien que la pipe huppée et que dès lors il sera clair une fois pour toutes que les amateurs de haut de gamme sont en effet des snobards qui, en plus, sont victimes de mécanismes psychologiques inconscients. Le naïf propose donc avec beaucoup d’aplomb et sur un ton de défi l’ultime test qui révélera la vérité et rien que la vérité : la dégustation à l’aveugle. Il fallait y penser, n’est-ce pas ! Simple comme bonjour : on prend par exemple trois pipes sanclaudiennes, deux italiennes faites à la main et une pipe vraiment haut de gamme. Un panel fume toutes ces pipes sans les voir et le tour est joué. Ce "blind test" comme disent nos amis anglophones, démontrera deux choses à la fois. D’une part il révélera que les élitistes ne seront pas capables de reconnaître la pipe chichi et d’autre part il sera prouvé qu’au niveau goût, une bonne petite française vaut une Chonowitsch. D’ailleurs est-ce que ce n’est pas grâce à la dégustation à l’aveugle qu’on a déjà ob-jec-ti-ve-ment prouvé que tel petit Côtes-du-Rhône valait bien un Châteauneuf-du-pape cinq fois plus cher ou que rares sont les personnes qui arrivent à reconnaître un Saint-Julien prestigieux dans un lot de Haut-Médoc à l’étiquette nettement moins huppée ! Allons-y donc. Procédons sans tarder à ce redoutable test. Tremblez, ô snobards ! (……) L’avez-vous remarqué, ce silence assourdissant dans le paragraphe précédent ? C’est le silence gêné dans lequel s’immerge un cerveau qui, tout en se concentrant du mieux qu’il peut, doit s’avouer qu’il ne s’en sort pas. Parce que c’est vrai, nom d’une pipe ! Comment s’y prendre pour organiser ce fameux blind test ? Organiser une dégustation à l’aveugle de vins est facile. Il suffit d’avoir une série de verres de dégustation appropriés et identiques, propres bien sûr, de l’eau pour se rincer la bouche, des chemises pour cacher les étiquettes des bouteilles. Il faut que ces bouteilles aient été débouchées et préalablement goûtées pour éliminer les vins bouchonnés ou présentant un autre défaut anormal. Dans ces conditions, on peut en effet parfaitement comparer différents vins, puisque la seule variable est le liquide, le récipient étant identique pour tous les vins et l’interaction chimique entre contenant et contenu étant exclue. Qu’en est-il pour
l’organisation d’un blind test de pipes ? Les difficultés sont nombreuses et
souvent insurmontables.
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Un des dégustateurs est un défenseur de la pipe haut de gamme. Cependant il n'a pas réussi à reconnaître la Jess Chonowitsch subrepticement introduite dans une série de pipes beaucoup moins chères. Conclusion ? Une Chonowitsch n'est pas meilleure qu'une pipe roturière ? Une Chonowitsch ne produit pas de goût typique ou reconnaissable ? Il est maintenant prouvé que le dégustateur en question est vraiment snob ? Le dégustateur n'a pas le sens gustatif performant ? Jess Chonowitsch est vraiment surestimé ? Le jour où Jess a taillé cette pipe particulière, il n’était pas en forme ? Ou une combinaison de ces hypothèses ? Je dis bien hypothèses, non pas conclusions. Ou est-ce vraiment beaucoup plus simple que cela et est-ce que je me complique inutilement la vie ? Echantillon X produit un goût nettement meilleur qu’échantillon Y. Par conséquent, marque X est meilleure que marque Y. Simple comme bonjour, non ! Si vraiment vous pensez ça, c’est que vous ne connaissez absolument rien à cette maîtresse mystérieuse et capricieuse qu’est la bruyère. |
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Chaque plateau et chaque ébauchon ont leurs caractéristiques propres. Dès lors, même si un pipier taille deux pipes parfaitement identiques en employant les mêmes outils et les mêmes techniques, mais en employant deux blocs de bruyère différents, il n’arrivera jamais, mais alors jamais, à produire deux pipes dont la saveur et les caractéristiques au fumage soient identiques. L’expérience a déjà été tentée. Et plusieurs fois. Des pipes identiques n’existent pas. Point à la ligne. Plus fort : un jour le grand Sixten Ivarsson a taillé une pipe dans un plateau énorme. Comme ce bloc de bois était suffisamment grand pour en faire une deuxième, le légendaire maître pipier s’est remis au travail et a taillé une copie parfaite de la première. Sans conteste les deux pipes se fumaient différemment et avaient indéniablement leur propre caractère. Voilà, tout est dit. Finalement, il n’y a qu’une seule conclusion qui s’impose : le blind test de pipes est un leurre. L’histoire nous a d’ailleurs enseigné que tirer des conclusions de l’épreuve du feu mène d’office à de monstrueuses injustices. Croire en cette pratique est dangereux et avant tout vraiment stupide. |
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