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Comme la première, la deuxième tribu est loin d’être
encombrée. Mais là s’arrête toute ressemblance. Au contraire. Quoique
faisant preuve d’une créativité débordante et iconoclaste ou en revanche
d’une parfaite maîtrise des jeux de lignes sobres et pures typiques de
l’authentique design contemporain, ils rougissent, embarrassés, quand on
loue leur approche originale et toute personnelle de la création
pipière. S’ils sont fiers de leurs produits et s’ils sont émerveillés
que tant d’amateurs admirent leur esthétique et leur savoir-faire, ils
n’ont rien de la prima donna grisée par les applaudissements.
Croyez-moi, quand Trever Talbert présente sa dernière création digne de
figurer dans un tableau de Bosch ou quand Rolando Negoita nous
impressionne avec une forme dont l’élégante logique égale celle d’un
fauteuil de Le Corbusier, ils ne sont point convaincus qu’ils viennent
de mériter une place au Guggenheim.
Finalement il y a le groupe qui numériquement domine le petit univers de
la pipe faite à la main. Qu’ils taillent des pipes haut de gamme pour un
public de collectionneurs prêts à y mettre le prix ou qu’ils produisent
des outils de fumage pour une clientèle beaucoup plus large, jour après
jour ils s’appliquent à répéter ces gestes à la fois modestes et nobles
que sont ceux d’un professionnel de la bruyère. Sans prétendre à une
vocation d’artiste et sans chercher à révolutionner l’aspect de l’objet
qui nous tient à coeur, ils s’efforcent quotidiennement de nous
satisfaire en nous proposant des pipes séduisantes, confortables et
performantes. C’est la cohorte des artisans qui se plaisent dans leurs
ateliers et qui, loin d’avoir honte d’être fondamentalement des manuels,
revendiquent au contraire leur statut d’artisan.
Dans ce marché somme toute fort limité et cependant mondialisé à l’ère
de l’autoroute électronique, la concurrence est rude. Aussi ces
serviteurs de la bruyère doivent-ils se doubler de petits commerçants
astucieux à la recherche non seulement d’un créneau qui leur convient,
mais aussi des moyens les plus appropriés pour faire connaître et pour
vendre leurs produits. Qu’ils présentent leur oeuvre à des distributeurs
ou à des propriétaires de magasins, ou qu’ils préfèrent s’adresser
directement aux clients potentiels en faisant de la pubicité dans les
forums spécialisés, il leur faut toujours un certain aplomb et une bonne
dose d’assurance. Certains le font avec naturel et réussissent à se
mettre en valeur et à se tailler une place au soleil. Ainsi Karl-Heinz
Joura s’est constitué un réseau de vente en traversant l’Allemagne en
train et en proposant ses pipes à des boutiquiers aux quatre coins du
pays. De leur côté, chaque fois qu’ils ont de nouvelles pipes à vendre,
Mark Tinsky ou Marco Biagini l’annoncent dans toute une série de forums.
Quel amateur de pipes équipé d’un ordinateur n’a jamais trouvé le chemin
vers les sites web de l’American Smoking Pipe Company ou de Moretti ?
L’autopromotion, ça paie.
Mais il y a également ceux qui sont trop timides ou trop modestes pour
se mettre en avant et qui ne se sentent pas à l’aise dans la lumière
blafarde des projecteurs. Il se peut que la qualité de leur travail soit
impeccable et qu’ils puissent s’enorgueillir d’une petite clientèle
satisfaite et loyale. Cependant leur discrétion les rend invisibles aux
yeux du grand public. Ils risquent donc d’être systématiquement
sous-estimés, voire de passer inaperçus. Une injustice.
Récemment j’ai réalisé que pendant des années je me suis rendu coupable
d’une injustice pareille. Il est grand temps d’expier ma faute.
Mes camarades amateurs de pipes qui me connaissent bien, savent
l’intérêt que je porte aux pipiers américains. Je ne m’en cache pas :
depuis des années j’essaie d’attirer l’attention des collectionneurs
européens sur la pipe made in USA et de promouvoir l’oeuvre de plusieurs
artisans d’Outre-Atlantique. D’ailleurs certains amateurs allemands et
français n’ont pas résisté à mon enthousiasme (ou était-ce du
rabâchage ?) et ont fini par s’offrir des pipes taillées aux Etats-Unis.
Quant à Alain Letulier, le rédacteur en chef de Pipe Mag, il avait eu la
bonté de publier un article de ma main consacré à la pipe artisanale
américaine. Sans vouloir prétendre à l’exhaustivité, j’avais voulu
présenter un aperçu assez représentatif, au grand désespoir d’Alain qui
se voyait forcé de me sacrifier ce qui lui manque le plus : des pages. A
tout seigneur tout honneur, il ne changea pas une virgule et quoiqu’un
aperçu soit toujours le résultat de choix pénibles et parfois
arbitraires, j’étais convaincu que j’avais réussi à mettre en valeur les
pipiers les plus importants et à mentionner brièvement suffisamment
d’autres. J’avais la conscience tranquille.
Cependant, après que la revue américaine Pipes & Tobaccos avait publié
une traduction de mon article, je fus informé par plusieurs amis d’Outre-Atlantique
que certains lecteurs n’avaient pas apprécié que j’avais omis de
mentionner l’oeuvre de Paul Bonaquisti. J’appris même que le pipier
lui-même était déçu. Et bien, tant pis ! Je n’avais rien à me reprocher.
D’accord, à plusieurs reprises des connaisseurs américains m’avaient
parlé en termes élogieux des pipes de Bonaquisti en précisant que non
seulement il est fin technicien, mais aussi et surtout qu’il fait partie
des tout meilleurs sableurs d’Amérique et donc du monde. Mais pardi,
j’avais régulièrement visité le site web de ce soi-disant surdoué du
sablage et à chaque fois je n’avais découvert que des photos basse
résolution de pipes dans le style italien et dont le sablage ne me
paraissait ni remarquablement bien défini, ni particulièrement profond.
Rien à voir avec les sablages époustouflants de J.T. Cooke ou de Trever
Talbert. Alors que je suis un fana de pipes sablées, celles de
Bonaquisti m’avaient toujours laissé indifférent. Et puis, après tout,
c’est qui ce Bonaquisti ? Est-ce que les commerces importants vendent
son oeuvre ? Est-ce qu’il arrive à attirer l’attention des lecteurs
assidus des forums ? Pourquoi aurais-je donc dû le mentionner dans mon
article ? La conscience tranquille que je vous dis.
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Voici qu’il y a
quelques semaines, José Manuel Lopes m’a offert son superbe
livre Cachimbos dont je ne peux suffisamment vous recommander
l’achat. J’étais en train de le parcourir en admirant les
innombrables illustrations séduisantes quand tout à coup
quelques photos haute résolution de pipes sablées attirèrent mon
regard. Mon Dieu ! Des ring grains parfaits, comme ciselés dans
le bois. Le difficile art du sablage à son apogée. Au-dessus des
pipes, je découvris un visage souriant. Celui de Paul Bonaquisti.
Franchement il avait l’air de se moquer de moi. Ahuri,
abasourdi, bouche bée, sous le choc que j’étais ! Finie la
conscience tranquille !
Sans tarder je suis
retourné au site web de Bonaquisti Pipes (http://www.bonaquisti.com/),
rarement mis à jour. Mais voilà que le hasard a voulu que moins
d’une heure plus tôt Paul avait rajouté toute une série de
nouvelles pipes dans sa boutique électronique et que plusieurs
photos arrivaient à mieux capter l’étonnante surface de ses
pipes sablées. Et là, vlan, le coup de foudre : une tan shell
bullmoose parfaitement proportionnée et présentant un sablage
remarquablement bien défini sans pour autant être très profond,
et qui mettait en valeur un ring grain régulier et centré à la
perfection. En plus la pipe était équipée d’un tuyau couleur
ambre en harmonie avec le coloris de la tête. Je n’ai fait ni
une ni deux, j’ai cliqué sur le bouton Add to cart. |
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Etant passablement blasé, je ne suis plus facilement
impressionné par une pipe. Mais quand la Bonaquisti est arrivée, j’ai eu
le souffle coupé : c’est une des plus belles pipes classiques que j’ai
vues dans ma carrière de fumeur. Bien sûr il y a ce sablage superbe,
mais ce n’est pas son plus grand atout. A mes yeux, cette bullmoose
présente un équilibre, une harmonie, des proportions et un jeu de lignes
absolument parfaits. C’est exactement le genre de pipe que j’adore :
sans chichi, compacte, virile tout en étant élégante, intemporelle.
Quant au côté technique, je peux être bref : rien à redire. Même le
tuyau, pourtant en acrylique, est finement travaillé et vraiment
confortable.
Tout ça est bel et bien, mais comme disent nos amis
anglais The proof of the pudding is in the eating. Avouons-le : nous
disons bien vite d’une pipe que dès le premier fumage elle produit une
saveur agréable et nous sommes prompts à déclarer que le préculottage a
un goût neutre. Souvent nos commentaires sont plus qu’indulgents : s’il
est vrai que la majorité des pipes neuves ne sont pas carrément
désagréables pendant leur baptême du feu et que leur couche de carbone
ne constitue que rarement une insulte pour nos papilles gustatives, il
faut quand même ajouter que ce n’est qu’après que la pipe a été
culottée, qu’elle se livre vraiment. La Bonaquisti, elle, n’a pas besoin
de notre indulgence : son goût est précis, agréable et profond dès les
premières bouffées. C’est rare, ça. Ca me rappelle la façon dont se
comportent les pipes de Larry Roush. Et je vous assure que c’est un des
plus beaux compliments qu’on puisse faire à une pipe. Je l’ai dit à Paul
Bonaquisti. Il n’en était pas étonné : la substance dont il enduit ses
foyers n’est autre que la recette de Roush ! Et à propos, le terme
« recette » est bien choisi vu que cette substance est comestible !
Bref, une pipe de toute beauté, parfaitement bien exécutée et finie, et
qui s’avère être un outil de fumage performant. Du grand art pipier. Et
moi qui, à cause d’un site web aux photos de mauvaise qualité et malgré
les recommandations de mes amis, avais jugé Paul Bonaquisti indigne de
figurer dans mon article ! Il est donc grand temps de rendre hommage à
cet artisan discret et modeste.
Son amour du bois et de la pipe, Paul l’a hérité de son père, immigrant
italien fumeur de pipes qui s’était installé comme charpentier-menuisier
dans l’Etat de New York. Pas étonnant donc que dès son enfance Paul soit
fasciné par le travail du bois. Adolescent, il travaille comme apprenti
dans l’atelier familial, puis il fait des études d’architecture et de
design. Cependant, il retourne dans la petite entreprise de son père
pour parfaire sa formation d’ébéniste. Il n’y apprend pas uniquement le
métier, mais également une morale professionnelle : le good enough ne
fait pas partie de son vocabulaire, il faut toujours faire du mieux
qu’on peut. En 1984 il installe son propre atelier, ensemble avec son
frère. Jusqu’à ce jour Bonaquisti y travaille comme menuisier.
Le parcours de Bonaquisti est typique pour un pipier américain : Paul
est autodidacte. Collectionneur passionné, il décide un jour de tailler
lui-même une pipe dans un ébauchon préalablement percé. Puis c’est
l’achat de plateaux et les premières hand made modelées à la lime et au
papier de verre. Finalement il investit dans outils et machines qu’il
modifie et adapte à sa propre façon de travailler. Quoique son
expérience d’ébéniste lui facilite le travail de la bruyère, il lui
arrive d’avoir besoin d’un conseil d’ordre technique. Celui qui peut
s’enorgueillir d’être l’artisan pipier le plus populaire des Etats-Unis,
Mark Tinsky, et une des éminences grises de la pipe américaine, John
Eells, se font un plaisir de partager leur savoir. En outre, Bonaquisti
passe de longues heures chez quelques revendeurs de pipes connaisseurs.
Il y étudie les produits de marques légendaires telles Dunhill, Barling,
Castello et Radice en essayant de comprendre les raisons pour lesquelles
ces pipes se fument si bien. Ce sont les pipes d’Italie qui attirent le
plus ce fils d’immigrés italiens. Ce qu’il admire, c’est la façon toute
personnelle des artisans transalpins d’interpréter les formes
classiques. D’ailleurs ses modèles préférés sont la billiard, l’apple,
la poker, les courbes et les pipes à longue tige.
1996 est une année charnière. Bonaquisti estime qu’il est prêt à
présenter ses produits au public. Il assiste donc au célèbre C.O.R.P.S.
show à Richmond et à sa grande surprise il y gagne le prix du meilleur
pipier de l’exposition. Sa carrière est lancée. Ne faisant rien pour s’autopromouvoir,
ce qui explique le manque de renommée en Europe, petit à petit et grâce
au bouche à oreille, il s’est constitué aux Etats-Unis une clientèle
fidèle. Pour preuve le dernier pipe show de New York où il a vendu plus
de deux douzaines de pipes, alors que son voisin, pourtant roi de
l’autopromotion, a dû se contenter de deux maigres ventes. Si Bonaquisti
était musicien, il ne serait pas la coqueluche des masses. Il serait
plutôt ce qu’on appelle en anglais un musician’s musician, un musicien
avant tout apprécié et admiré de ses pairs. Un pipe maker’s pipe maker,
voilà ce qu’est Paul Bonaquisti. C’est le technicien dont les collègues
ne disent que du bien. D’ailleurs il partage sans problèmes son
expérience d’as du sablage avec entre autres Larry Roush et Trever
Talbert. Quand récemment Rolando Negoita a gagné le concours de design
pipier organisé par Butz-Choquin et Pipes & Tobaccos, il a tenu à
remercier deux collègues de leur soutien. L’un des deux était Paul
Bonaquisti.
Ce pipier à l’âme d’ébéniste chouchoute son bois. Ses plateaux grecs et
italiens, il les sèche lentement en les exposant aux variables
conditions atmosphériques du nord de l’Etat de New York. Après que les
têtes ont été tournées, il les soumet à un procédé secret pour les
nettoyer et les sécher en profondeur. Puis il les protège en les
recouvrant de la fameuse recette de Larry Roush. Quant aux tuyaux qu’il
tourne lui-même, bien qu’il lui arrive de produire des tuyaux en ébonite
et en cumberland, il a un faible pour l’acrylique parce qu’il adore la
brillance de cette matière et parce qu’il aime travailler avec divers
coloris et plus particulièrement avec l’ambrolyth. Les fanas de becs
fins en ébonite ne doivent toutefois pas s’inquiéter : Bonaquisti estime
qu’un bec confortable est un des aspects primordiaux d’une bonne pipe.
Il livre donc un travail particulièrement soigné. Par ailleurs, il
veille également à vous livrer des pipes dont le passage d’air ne
présente aucune aspérité et qui acceptent sans problème vos
chenillettes. S’il propose des pipes lisses, les Lustro, et des
rustiquées qu’il a baptisées Ruvido, ce sont les sablées, les Sabbia,
qui sans aucun doute sont sa spécialité. Il en propose en divers
coloris, mais les tan shell sont les plus impressionnantes. Sa façon de
sabler dépend du modèle de la pipe : sur les pipes simples et droites,
il cherchera à produire un sablage particulièrement profond. Mais sur
les pipes plus arrondies, il veut à tout prix conserver la pureté de la
ligne et il se limite donc à un sablage qui cherche à mettre en valeur
le grain sans pour autant créer un relief trop rugueux. Ne croyez
surtout pas que cet amoureux du sablage cherche à escamoter une surface
pleine de défauts. Il m’a raconté que de temps à autre il doit se forcer
à produire quelques lisses, parce qu’il se sent toujours tenté de
sabler. Récemment il a étudié l’orfèvrerie chez son ami Rolando Negoita,
célèbre pour la beauté de ses bagues. Désormais Paul propose donc
également des pipes décorées de bagues en argent faites à la main. A
noter également que cette armoire à glace tend à produire des pipes
assez volumineuses aux parois épaisses. Sa production annuelle se situe
entre 150 et 200 unités.
Il se peut qu’un Européen trouve les prix des
Bonaquisti élevés. L’art du sablage est sous-estimé sur le Vieux
Continent : on préfère récompenser financièrement les mérites de la
nature en s’offrant une lisse bien flammée plutôt que de rémunérer les
longues heures de travail supplémentaire que s’impose un sableur
consciencieux. Le marché américain par contre juge que les Bonaquisti
présentent un excellent rapport qualité/prix. D’ailleurs Paul sait qu’il
pourrait se permettre d’augmenter ses prix. Il s’y refuse pourtant. Par
modestie. Parce qu’il se considère fondamentalement comme un simple
artisan qui tire plus de satisfaction d’un regard admiratif ou d’un
commentaire élogieux que des dollars d’une petite élite de
collectionneurs huppés. En termes clairs et nets il m’a d’ailleurs fait
part de son incompréhension et de son irritation à l’égard d’une
certaine nouvelle génération de pipiers qui s’affichent comme des
artistes sculpteurs égotistes, et qui, en émulant le style des vedettes
scandinaves, se croient en droit de demander des prix comparables, voire
supérieurs à ceux des maîtres qu’ils copient. Et c’est vrai : quel
contraste avec Paul Bonaquisti, modeste artisan ébéniste et pipier, à
qui j’ai dû envoyer plusieurs courriels avant qu’il ne soit vraiment
convaincu que j’étais amoureux de sa bullmoose et que je ne regretterais
pas de l’avoir commandée. Seulement alors il me l’a envoyée. Pour moi,
c’est cette humilité et ce souci permanent de satisfaire le client qui
caractérisent le vrai pipier, celui qu’on peut recommander aux amis, la
conscience tranquille.
Erwin Van Hove
le 27 décembre 2004 |