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Nous nous apitoyons sur notre triste sort en nous
tordant les mains de désespoir. Nous nous vautrons dans la nostalgie
et le pessimisme. Nous, les fumeurs de pipe, les PDG de fabriques de
pipes, les propriétaires de civettes spécialisées dans la bouffarde.
Et il y a de quoi : depuis plusieurs décennies le nombre de fumeurs
de pipe est en chute libre. N’ayons pas peur de le dire : nous
sommes une espèce en voie de disparition.
Bien sûr, nous avons d’excellentes raisons pour montrer du doigt les
politiciens qui nous isolent et nous culpabilisent, les chercheurs
qui bombardent le public de rapports les uns plus inquiétants que
les autres, les médias qui, sans sens critique aucun, propagent avec
délice la peur de la fumée. Non pas des nuages de fumée crachés par
les cheminées et les pots d’échappement. Non, des volutes
aromatiques qui tournoient un instant autour de notre tête avant de
se dissiper dans le voile grisâtre qui pare nos villes. Bref, les
responsables du pipophilicide organisé, c’est eux. C’est l’autre.
Oui, mais.
Allons messieurs, un moment de courage et de franchise. Avouons que
si l’avenir de notre guilde est tout sauf assuré, nous aussi, nous
en portons la responsabilité. Sourcillez tant que vous voulez, ça
n’y changera rien : par notre légèreté et par notre ignorance, nous
chassons ceux qui aspirent à rejoindre nos rangs. D’accord, ce n’est
pas que nous ne soyons pas accueillants. Bien au contraire. Mais
nous sommes de bien piètres pédagogues.
Même à notre époque si peu propice au fumage de la pipe, la bruyère
et l’écume continuent d’exercer leur attrait sur une multitude de
pétuneurs en herbe. Et la motivation de ces gens, qu’ils ressentent
tout simplement le besoin de se démarquer, qu’ils se rappellent avec
émotion leur grand-père sentant bon le scaferlati, qu’ils veuillent
découvrir un rituel séculaire, qu’ils cherchent un remède contre le
stress, qu’ils voient dans la pipe un soutien dans leur lutte pour
se sevrer de la cigarette, ou qu’ils se sentent séduits par la
beauté de l’objet, est authentique et forte. Ils ne demandent qu’à
se jeter à l’eau. Or, de tous ces hommes de bonne volonté prêts à
partager notre passion et qui se fient à nous pour apprendre à fumer
la pipe dans les règles de l’art, combien persévèrent encore trois
mois après leur premier essai ? Une petite minorité. Quelques
coriaces, c’est tout. Et pourquoi ? Parce que ce sont tous des
volages qui baissent les bras au premier obstacle ? Parce que ce
sont des cancres ? Non. Parce que fondamentalement le fumage de la
pipe est difficile à maîtriser et que nous les conseillons mal. Très
mal.
Les brochures des producteurs de pipes ? D’habitude, ce sont des
balivernes. Les conseils des propriétaires de civette ? Insuffisants
parce qu’en général ces bonnes gens ne peuvent ou ne veulent pas
consacrer le temps qu’il faut à un novice. Pire. Souvent c’est du
n’importe quoi parce que ces vendeurs de cigarettes et de cigares ne
connaissent pour ainsi dire rien à la pipe. Restent, au 21ième
siècle, les forums sur le web. Vous et moi. Et je dois dire que nous
accueillons les bras ouverts les débutants en quête de conseils, que
nous prenons le temps de les guider, que nous sommes patients avec
eux. Les multiples forums regorgent par conséquent d’échanges entre
anciens et néophytes. De temps à autre, je m’amuse à lire ces fils.
A ces occasions force m’est de constater que si les conseils qui
fusent de toute part, sont bienveillants, ils ne sont pas
nécessairement judicieux. Il arrive même qu’ils seront à l’origine
de bien des déboires et des frustrations.
Apprendre à fumer la pipe, nous le savons, ce n’est guère une
sinécure. Alors, messieurs, ne compliquons pas la vie aux courageux
qui veulent s’y mettre. Faisons au contraire tout ce qui est dans
notre pouvoir pour être clairs et simples.
A commencer par le choix de la première pipe.
Arrêtons de dire aux débutants que pour l’achat d’une première pipe,
mieux vaut se rendre à une civette plutôt que de surfer sur les
vagues du web. A quoi ça rime ? Neuf fois sur dix le pauvre risque
de tomber sur un professionnel à peine plus connaisseur que lui. Ca
lui fera une belle jambe. Et puis, à coup sûr, il paiera davantage
et ce à un moment où le choix de la pipe sera en grande partie
déterminé par le budget prévu. En outre, il ne découvrira qu’une
infime fraction de ce que l’univers de la pipe peut lui offrir. Et
il y a autre chose. Le dogme selon lequel au moment de l’achat rien
ne vaut une méticuleuse inspection des objets convoités,
s’applique-t-il vraiment au candide néophyte ? Est-ce qu’il a une
idée précise de la pipe qui lui convient ? Connaît-il lui-même ses
préférences en matière de largeur et d’épaisseur des becs, de
diamètres de perçage, de formes de lentille ? Le pauvre a beau
toucher, caresser, soupeser, démonter, remonter, examiner,
inspecter, souffler, aspirer, jauger et juger, il ne dispose tout
simplement pas de l’expérience qui lui permette de tirer à bon
escient une conclusion probante. Heureusement il reste quelques
merles blancs comme Pierre Voisin à Paris, Patrick Cornu à Epinal,
Jean Nicolas à Lyon, et pour nos amis belges Jean-Pierre Petyt à La
Louvière ou la maison Windels à Mechelen. Des professionnels de ce
genre valent le détour parce que chez eux le débutant sera bien
informé et guidé.
Cessons également de prendre nos préférences ou notre parcours
personnels pour incontournables et exemplaires. Vous avez commencé
votre carrière de fumeur de pipe lors d’une visite guidée aux
ateliers de Courrieu à Cogolin ? Et l’oom Paul achetée à cette
occasion s’est avérée excellente, du moins selon vos critères ? Tant
mieux pour vous, mais de grâce ne lancez pas le néophyte que vous
conseillez à la recherche d’une oom Paul de Courrieu. Il y a de
fortes chances que la pipe qui vous comble en tous points, ne lui
convienne absolument pas. Et même si après une ribambelle d’achats
décevants, vous avez enfin compris ce qui distingue une bonne pipe
d’une médiocre après vous être offert une Rad Davis, abstenez-vous
de conseiller au débutant d’acheter une Davis. Bref, laissez à votre
apprenti suffisamment de liberté et de choix. Ne le frustrez pas en
lui imposant des contraintes trop strictes. Ne lui compliquez pas la
vie.
Cela ne veut nullement dire qu’il faut au contraire prôner un
relativisme et une liberté sans limites. Le conseil le plus mauvais
que je connaisse, c’est le pourtant si sympathique adage Achète
ce qui te plaît. Nos amis anglophones ont une belle formule pour
ce genre de conseil : a recipe for disaster. L’embarras du
choix, c’est bien pour vous et moi. Pour nous qui savons par
expérience ce qui nous convient et ce que nous cherchons dans une
pipe, neuf dixièmes des produits proposés n’ont aucun intérêt à nos
yeux. Nous pouvons donc d’emblée nous concentrer sur celles qui ont
le potentiel de rejoindre notre harem. Mais le pauvre novice, lui,
ne sait où donner des yeux. Ca l’impressionne, ça le déconcentre. Ca
risque même de lui couper l’appétit. Voilà qu’il voit son
enthousiasme initial assombri par la peur de se tromper et que sa
toute nouvelle vie de fumeur de pipe s’annonce être un long fleuve
tout sauf tranquille. Et puis, il y a pire. Si nous lâchons notre
étudiant ès pipes dans la nature avec pour seule consigne de se fier
à son sens esthétique, notre communauté risque de le perdre à tout
jamais. Parce que la gaffe monumentale qui le rendra définitivement
allergique à toute chose pipière, le menace de partout, entouré
qu’il est de pipes-pièges : la panoplie d’écumes mal foutues et les
churchwarden bon marché aux passages d’air trop serrés, les horns et
les cutties au foyer incliné qui dans les mains d’un débutant
risquent de brûler, les full bents mal percées qui produiront plus
de jus que de fumée, les casse-mâchoire et les arrache-dents, les
préculottées au goût infect, les vernies que, les yeux écarquillés,
il verra se craqueler, les grosses bobonnes qui au lieu de combler
ses appétits tabagiques, finiront par l’écœurer. Et j’en passe.
Non, notre nouveau confrère n’a ni besoin de diktats ni d’une
liberté dont il ne saura que faire. Ce qu’il lui faut, c’est une
main qui le guide paternellement, ce sont quelques consignes
claires, nettes et simples qui lui permettront de faire ses premiers
pas hésitants dans le labyrinthe de la pipe sans s’égarer. Voici
donc mes dix commandements qui n’ont bien évidemment rien d’un
évangile immuable, mais qui, je l’espère, pourront éviter bien des
déceptions.
1.La matière et le prix
Quiconque n’est pas certain de vouloir se vouer corps et âme au
culte de la pipe, mais envisage simplement de faire un petit essai
pour voir ce que ça donne, a une chance inouïe. Sa pipe idéale
existe et est largement disponible. Ce qui plus est, elle coûte à
peine plus qu’un paquet de cigarettes. En effet, la pipe en maïs, la
fameuse corn cob produite en Amérique par la Missouri Meerschaum
Company, convient à merveille aux premiers essais. Et pour plusieurs
raisons. Les cobs sont très légères et ne fatiguent donc pas des
mâchoires qui ne sont pas encore exercées à supporter le poids d’une
pipe. Elles ne sont ni minuscules, ni trop volumineuses, ce qui leur
permet d’accepter une quantité de tabac suffisamment grande pour
pouvoir éprouver l’évolution des saveurs au cours du fumage.
D’ailleurs elles produisent un goût doux, même légèrement sucré, qui
atténue l’amertume de certains mélanges. Elles sont poreuses et
absorbent donc facilement l’humidité. Et puis, leur passage d’air
est bien large, ce qui permet un tirage facile et confortable sans
grand risque de glougloutage et un excellent développement des
saveurs. Bref, un néophyte qui correspond au profil précité, ne
devra pas hésiter.
Quant à ceux qui ont la ferme intention de devenir fumeur de pipe et
qui, dès lors sont prêts à investir une certaine somme, ils sont
confrontés à un choix nettement plus grand. Et compliqué. Première
décision à prendre : sera-ce une pipe en terre, en écume de mer ou
en bruyère ? Je m’adresse directement à vous et je me permettrai de
trancher à votre place : la terre cuite et l’écume de mer sont trop
fragiles pour quelqu’un qui doit encore apprendre à manier la pipe.
En plus, l’entretien de ces pipes est plus difficile et vous ne
voulez pas vous compliquer la vie. Finalement, dans la gamme de prix
que vous êtes prêts à débourser pour une première pipe, les écumes
disponibles sont en général mal exécutées au niveau technique, ce
qui résulte en un tirage problématique. Et croyez-moi, vous ne
voulez pas avoir l’impression de sucer du miel à travers une paille.
Bref, il vous faut une bruyère.
Remarquez que les prix varient entre 15 et 15 000 euros. Avec un peu
de chance vous pouvez trouver une pipe correcte autour de 50 euros,
mais en dépensant entre 75 et 100 euros, vous avez moins besoin de
chance.
2.Le nombre de pipes
Croyez-moi, au début vous ne fumerez pas à longueur de journée. Fort
probablement votre langue enverra des signaux de détresse à votre
cerveau. Si vous éprouvez cette sensation de brûlure et d’irritation
au niveau de la langue, ne vous dites pas que décidément vous n’êtes
pas fait pour être fumeur de pipe. Non, ce phénomène désagréable
arrive à tous les débutants et disparaîtra après quelques semaines.
Sachez qu’il est tout à fait à déconseiller de fumer une pipe qui
est encore chaude. Mais vu que votre langue en feu ne vous incitera
guère à fumer deux pipes d’affilée, votre pipe aura le temps de
refroidir complètement. En principe, une seule pipe peut donc vous
suffire. Seulement voilà, pour fumer dans les règles de l’art et
pour conserver la forme optimale de votre pipe, il faut également
lui donner le temps de sécher. Une pipe qui est fumée régulièrement
sans qu’elle soit sèche, finit par produire un mauvais goût. Pas mal
de fumeurs chevronnés qui disposent de toute une collection de
bouffardes, préconisent une semaine de séchage. C’est un principe
discutable, mais 24h semble un minimum. Vu sous cet angle et à
condition de vouloir fumer plusieurs pipes par jour, il vous faudra
donc plus d’une pipe. Si vous fumez trois pipées par jour, je vous
conseillerais une demi-douzaine de pipes, ce qui vous permettra de
les laisser sécher suffisamment de temps.
Heureusement, il existe un moyen pour élargir votre cheptel sans
devoir casser votre tirelire. Vous pouvez acheter des pipes estate,
c.-à-d. préfumées. Il y a des commerçants spécialisés et des
passionnés dans les forums qui vous livrent des pipes d’occasion
désinfectées, nettoyées et remises en état. En achetant chez eux,
vous pouvez vous offrir deux ou trois pipes pour le prix d’une seule
neuve. Et puis, il y a un océan de pipes estate en vente sur eBay.
Ceci dit, si vous n’y connaissez rien, c’est une jungle, certes
séduisante, mais dans laquelle vous risquez de vous faire avoir.
3.La marque
Dans la fourchette de prix précitée entre 75 et 100 euros, tous les
fabricants proposent des produits corrects. N’empêche que parfois
vous pouvez avoir le malheur de tomber sur une pipe qui refuse, même
après le culottage, de produire un goût agréable. Rien à faire et ça
arrive même à des pipes taillées par des pipiers-vedettes. Si aucune
marque connue, qu’elle soit française, anglaise, italienne, danoise,
américaine ou japonaise, n’est d’emblée à exclure, il est indéniable
que la marque que les fumeurs chevronnés conseillent le plus aux
débutants, c’est Stanwell, une marque danoise disponible un peu
partout : un large éventail de modèles élégants, faits dans des
bruyères souvent bien mises en valeur et exécutés et finis de façon
soignée.
4.La finition
Vous avez le choix entre des lisses, des sablées et des rustiquées.
La finition de la pipe n’a aucune influence sur ses qualités
techniques et gustatives. C’est donc tout simplement une question de
goût personnel. Ceci dit, je conseille aux débutants plutôt des
rustiquées et des sablées que des lisses : non seulement elles sont
moins chères, en plus elles sont moins fragiles, supportent mieux
les intempéries et demandent moins d’entretien.
5.La matière des tuyaux
Vous avez le choix entre l’ébonite (noire) et le cumberland
(bordeaux strié ou marbré) faits à base de caoutchouc et l’acrylique
(lucite) qui est une matière synthétique. A vous de décider ce que
vous préférez : l’ébonite et le cumberland ont le grand avantage
d’être agréables en bouche, vu leur souplesse, alors que l’acrylique
est d’une dureté peu plaisante. Par contre l’acrylique ne nécessite
pas d’entretien et conserve sa couleur et son brillant, tandis que
les matières à base de caoutchouc ternissent et deviennent
verdâtres, risquent de finir par produire un goût désagréable et
demandent donc un entretien assez intensif. La grande majorité des
fumeurs chevronnés préfèrent l’ébonite et le cumberland, mais si la
corvée de l’entretien vous met mal à l’aise, choisissez plutôt
l’acrylique.
6.Le modèle
Et bien non, ne suivez pas votre cœur, mais votre raison. Toujours
dans le même souci de ne pas vous compliquer la vie. Evitez donc
tout ce qui pourrait vous causer des ennuis : la formation excessive
d’humidité et donc le glougloutage qui en découle, des risques de
surchauffe, des problèmes de tirage, une mâchoire fatiguée, etc.
Bref, pour débuter, même si vous préférez les courbes ou les
extravagantes, choisissez un modèle simple et droit, ni trop court,
ni trop long. Préférez une pipe avec une chambre en U plutôt qu’en
V. Choisissez une pipe aux parois qui ne soient ni visiblement
minces, ni gigantesques. Ne vous laissez pas tenter par un modèle
minuscule, ni par une bouffarde XL. Bref, dégotez-vous une pipe
classique droite, style billiard, canadian, lovat, pot, poker ou
apple, avec une longueur entre 13 et 16cm et une tête dont la
hauteur n’excède pas les 5cm. Quant au poids, plus c’est léger,
mieux c’est.
7.Le contrôle au moment de l’achat
Regardez à l’intérieur du fourneau. La sortie du passage d’air doit
se trouver dans le fond du foyer. Si le trou est percé visiblement
trop haut, n’achetez pas. Démontez la pipe. Si elle est équipée d’un
système en métal, vérifiez si vous pouvez l’enlever. N’achetez pas
de pipe à système fixe. Comme vous avez opté pour un modèle droit,
après démontage il est facile de regarder dans le tuyau et dans la
tige pour vérifier si le passage d’air est bien ouvert et ne
présente pas de constrictions. Testez le tirage : l’air doit vous
parvenir sans faire d’effort. Si ce n’est pas le cas, abstenez-vous,
même si ça vous brise le coeur. Si la pipe produit un bruit de
sifflement, choisissez-en une autre.
8.Le bourrage, l’allumage, le fumage
Ne vous fiez pas trop aux conseils qu’on vous donnera pour le
bourrage de votre tabac. Il y a diverses méthodes qui ont toutes
leurs partisans et leurs détracteurs. Et puis, il n’y a pas de
dogme. Tout dépend de votre tabac, de sa composition, de sa coupe,
de son taux d’humidité. Ce sera à vous d’apprendre sur le tas.
N’ayez pas peur de mener vos expériences et de faire des erreurs.
Attention, ne bourrez pas votre pipe jusqu’au bord. Après l’allumage
le tabac remonte de quelques millimètres et vous risquez de brûler
le rebord de votre pipe. Pour l’allumage, vous employez ce que vous
voulez : des allumettes, un briquet Bic ou un modèle conçu pour
pipes. L’essentiel, c’est d’allumer de façon égale toute la surface
du tabac. La meilleure méthode consiste à allumer le tabac, de
laisser s’éteindre le feu, de tasser légèrement pour que le tabac ne
remonte pas trop, puis d’allumer pour de bon. Pour le fumage il
n’existe qu’une seule règle d’or : ne tirez pas sur votre pipe comme
un forcené, fumez au contraire posément. Il ne faut pas chercher à
produire des nuages de fumée impressionnantes. Non, le tabac
développe idéalement ses saveurs s’il couve gentiment sous la
cendre. Si vos doigts commencent à sentir une chaleur excessive,
déposez la pipe et laissez-la refroidir.
9.Le culottage
C’est encore un domaine où vous devez trouver votre propre chemin.
Pas mal de fumeurs chevronnés vous conseilleront de procéder par
tiers : une demi-douzaine de fumages la pipe remplie au tiers, suivi
d’une demi-douzaine de fumages avec deux tiers avant de remplir
complètement la pipe. Cette méthode ne peut sûrement pas faire de
mal à votre pipe, mais en vérité elle n’est pas nécessaire à
condition de fumer calmement sans surchauffe. Attention, ne fumez
jamais votre pipe neuve à l’extérieur par grand vent.
10.Le nettoyage
Je ne peux vous le conseiller assez : nettoyez vos pipes après
chaque fumage. Laissez refroidir votre pipe sans enlever la cendre
qui aidera à absorber l’humidité. Puis videz votre pipe, frottez
votre tuyau avec un chiffon doux et nettoyez bien l’intérieur du
tuyau et de la tige avec des chenillettes jusqu’à ce qu’elles
sortent propres. Démontez régulièrement la pipe et nettoyez bien la
mortaise avec des cotons-tiges et de l’alcool. Croyez-moi, une pipe
mal entretenue et sale finira par produire une odeur et un goût
franchement dégueulasses.
Voilà, pour la pipe vous êtes désormais majeurs et vaccinés.
Venons-en au tabac. D’urgence. Parce que dans ce domaine, nos
conseils sont souvent peu avisés. D’habitude nous dirigeons les
novices vers deux catégories de mélanges : les mixtures légèrement
aromatisées et les tabacs naturels légers et doux. Pourquoi les
aromatiques ? Parce que le pétuneur en herbe se dit attiré par la
pipe à cause des odeurs de caramel ou de vanille qui lui ont titillé
les narines. Parce que nous avons la fâcheuse tendance à le traiter
comme un enfant qui raffole de sucreries. Parce que nous ne voulons
pas effrayer notre nouveau petit camarade avec nos tabacs d’homme.
Or, en général, nous-mêmes, nous avons depuis longtemps abandonné
les aromatiques, parce que nous savons que ce sont des tabacs trop
souvent de piètre qualité, qu’ils ont tendance à chauffer et à
produire de la vapeur et que leur douceur sucrée se transforme bien
vite en amertume. Alors, est-ce vraiment sérieux que de diriger le
candide vers des tabacs que nous-mêmes dédaignons ? Qu’en est-il de
notre deuxième conseil ? Un tabac naturel léger et doux. A première
vue un conseil nettement plus judicieux : le palais du novice
découvrira les plaisirs du vrai tabac sans pour autant devoir subir
un choc. Et pourtant j’estime que ce conseil sera à l’origine de
bien des frustrations et déceptions.
Qui prend la décision de fumer la pipe ? Ceux qui ont été séduits
par les effluves odorants produits par des fumeurs de pipe croisés
dans la rue. Des odeurs capiteuses, envoûtantes. Des odeurs que le
novice associe à des saveurs tout aussi impressionnantes. Il y a
également des fumeurs de cigare qui décident de découvrir notre
univers. Ces gens ont l’habitude d’une fumée riche et complexe,
haute en goût. Et puis, il y a les fumeurs de cigarette qui
cherchent à se débarrasser de leur dépendance en s’adonnant à la
pipe. Ceux-là sont habitués aux plaisirs instantanés et à des
saveurs simples et monolithiques. Je vous le demande : ces gens en
quête de sensations fortes, que peuvent-ils faire d’un tabac léger
et doux, tout en nuances ? Ils vont avoir l’impression d’aspirer de
l’air. Ils vont se dire que ce n’est pas possible, qu’ils ne tirent
pas assez fort ou pas assez souvent et ils vont se mettre à aspirer
comme des forcenés à la recherche de l’explosion de goût tant
espérée. Résultat : surchauffe, condensation, tabac amer, langue
brûlée. La débâcle. Le dégoût de la pipe. Non, ce qu’il leur faut,
ce sont des mélanges au goût prononcé qui se développe dès les
premières bouffées. Des tabacs virils et terre-à-terre. D’ailleurs
des tabacs pareils ne doivent pas pour autant être forts, c.-à-d.
chargés de nicotine. Le latakia en est un parfait exemple.
Quant à la coupe, cessons de leur conseiller des flakes sous
prétexte qu’ils s’émiettent facilement. Ne les dirigeons pas vers
des burleys en cube cut même s’ils sont réellement délicieux.
Evitons leur l’épreuve des mélanges qui contiennent trop de feuilles
grossièrement coupées. Encore une fois, ne leur compliquons pas la
vie. Il leur faut quelque chose de simple et d’uniforme, qui ne soit
pas trop humide, qui s’allume facilement, qui ait une combustion
aisée et régulière. Une coupe assez fine. Un semois est parfait.
Je
sais, les aspirants pétuneurs attendent de nous des recommandations
plus concrètes. Ils veulent des noms de producteurs et de mélanges.
C’est normal, mais est-ce pour autant que nous leur rendons service
en leur soumettant la liste de nos herbes favorites ? Pas mal de
fumeurs experts trouvent le Three Nuns rêche et amer. Moi, j’en
raffole. Plusieurs de mes virginias préférés sont produits par
McClelland, alors qu’une cohorte de fumeurs se dit écœurée par leur
goût de vinaigre et de ketchup. Bref, toute recommandation, aussi
sincère et chaleureuse soit-elle, risque de décevoir, puisque, par
définition, elle sera foncièrement subjective.
Mieux vaut diriger le débutant en quête de tabacs vers le site web
www.tobaccoreviews.com.
En se servant à bon escient de cette source d’information
intarissable et à condition d’avoir déjà goûté quelques tabacs, il
arrivera à dégoter à coup sûr des mélanges qui lui plairont et à
éviter ceux qui ont toutes les chances de l’horripiler. Voici, cher
novice, la méthode à suivre. Cherchez sur ce site les tabacs que
vous connaissez déjà et qui soit vous ont satisfait, soit
vous ont
amèrement déçu. Lisez les commentaires et retenez les noms de ceux
qui partagent votre avis personnel. Fort probablement vous allez
découvrir que tel ou tel dégustateur semble avoir le même goût que
vous. Consultez maintenant la liste de tous ces commentaires et
notez les noms des mélanges qu’il recommande chaudement. Vous savez
maintenant quoi acheter. Elementary, my dear Watson.
Voilà, nous en arrivons au terme de ce petit article. Avant de vous
quitter, chers pipophiles en herbe, je voudrais vous rassurer. Votre
pipe s’éteint sans cesse. Ne pensez pas que vous êtes un incapable.
Nous sommes tous passés par là. Et à vrai dire, cela nous arrive
encore de temps à autre. Votre pipe chauffe trop. Ca ne veut pas
dire que vous êtes nul. A nous aussi il arrive de devoir reposer
notre pipe. Vous avez mal bourré. Et alors ? Recommencez sans honte.
C’est ce que nous faisons aussi. Un virginia de McBaren vous mord la
langue comme un chien enragé. Ne concluez pas que vous êtes un
pantouflard à qui la virilité du vrai fumeur de pipe fait défaut.
Même après des décennies d’expérience, les morceaux de cuir qui nous
font office de langue, tremblent devant certains mélanges infernaux.
Bref, ne vous sousestimez pas, ne pensez pas que décidément vous
n’êtes pas fait pour la pipe. Essayez, expérimentez, apprenez,
persévérez. Les portes du paradis finiront par s’ouvrir. Promis. |