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Il est vrai que je suis l’heureux propriétaire de
quelques pipes. Je suis même prêt à avouer l’emploi passablement
euphémique du vocable quelques puisque mon harem compte davantage
d’odalisques qu’il n’en faut strictement pour constituer une
rotation décente. Pire : malgré cet embarras du choix, je continue
avec ferveur à scruter l’horizon de mon écran en quête de tentations
toujours renouvelées. Je vous l’accorde donc sans problèmes : je
suis un obsédé.
Suis-je pour autant un collectionneur ? A en croire ceux qui par ci
par là me jugent, il n’y a pas de doute : ils m’appellent a
collector, ein Sammler, un collezionista.
Seulement voilà, j’ai beau me dire que mes confrères ne peuvent pas
tous se tromper, je n’arrive point à déceler en moi, même pas
enfouie dans les recoins les plus secrets de mon âme de pipophile,
la moindre trace de convoitise de collectionneur. Je vous dis ça en
toute franchise et sans ironie aucune. Cela étant, vous comprendrez
que ceux qui veulent à tout prix et en dépit de mes protestations me
cataloguer à tort, finissent par m’exaspérer. D’autant plus qu’aux
yeux de certains le terme collectionneur n’est pas exempt de
connotations défavorables aux relents de snobisme de nanti.
Pourtant, les choses sont fort simples : je ne cherche nullement à
collectionner. Tout ce que je veux, c’est de fumer un large éventail
de pipes que je trouve belles, qui sont confortables en bouche, qui
fument sans problèmes et qui arrivent à mettre en valeur les tabacs
dont elles sont bourrées. Bref, je suis fumeur de pipes. Ni plus ni
moins.
Dissipons d’emblée un amalgame coriace. Une accumulation de pipes,
aussi abondante soit-elle, ne constitue pas fatalement une
collection. Et dès lors, pas tout amasseur de bouffardes n’est
nécessairement collectionneur. En d’autres termes, quoique tout
collectionneur soit par définition plus ou moins obsédé, du moins je
le présume, il y a bel et bien des obsédés de la pipe qui ne soient
pas collectionneurs. Ce qui motive l’amoureux des outils de fumage
n’a pas grand-chose en commun avec ce qui pousse le collectionneur.
Les plaisirs du collectionneur, c’est la chasse et la quête, c’est
la satisfaction de trouver, de compléter, d’amasser, c’est le désir
de posséder et d’exhiber. En revanche, l’authentique pipophile tel
que je le conçois, lui, est un insatiable curieux, un explorateur de
l’univers de la pipe, un impulsif qui fonctionne au coup de foudre
tout en étant connaisseur, un sybarite qui allie un sens esthétique
personnel avec de strictes exigences d’ordre technique. Il veut
découvrir et essayer. Le collectionneur, lui, ne sort pas de ses
sentiers auto battus. Ce qui caractérise par définition le
collectionneur typique, c’est son côté monomane. Le passionné par
contre se distingue par son éclectisme et par son caractère volage.
Le collectionneur est strictement monogame alors que le passionné
papillonne à souhait.
Bien sûr, il existe mille et une façons de collectionner des pipes.
Cependant, elles ont toutes un point en commun : la focalisation. Le
collectionneur-type s’impose volontairement des limites, souvent
très strictes et donc réductrices. A commencer par les bornes
déterminées par le temps : les pre-trans Barling, les family era
Sasieni, les Dunhill Patent, les écumes du 19ième siècle. Par la
matière (toutes pipes en terre) ou par la finition (les Dunhill Red
Bark). Par un quelconque thème allant des pipes sculptées en forme
d’animal aux modèles novateurs des avant-gardistes tels Rolando
Negoita, Michael Parks ou Stephen Downie. Par la taille et le
volume, les magnums et autres XXL étant en vogue parmi plusieurs
collectionneurs américains. Par le pays d’origine : on peut
collectionner les japonaises ou les suédoises. Par le modèle : si
certains collectionnent les interprétations personnelles de l’ukelele
ou de la hawkbill taillées par toute une ribambelle de pipiers,
d’autres poussent la monomanie à l’extrême et se limitent à un seul
numéro du catalogue d’un fabricant (la Dunhill 120, la Castello 55).
Et pour finir, bien évidemment, par la marque ou par l’artisan : on
peut collectionner des Charatan comme on peut amasser des Talbert.
Et on peut même se spécialiser en n’achetant que des Charatan
Coronation ou des Talbert Halloween.
Ce n’est pas que je ne comprenne pas l’obsession de ces monomanes.
Mais je la trouve bornée. A quoi bon se vautrer exclusivement dans
le passé si le présent a tellement de choses passionnantes à nous
offrir ou pourquoi ne jurer que par les modernes si les anciens nous
ont laissé tant de petits chefs-d’œuvre ? Pourquoi se limiter aux
danoises, aux écumes, aux lovats, aux lisses ou aux Comoy’s ? Bref,
mettre des œillères et renoncer volontairement aux plaisirs de la
diversité relève, à mes yeux, du masochisme.
Les bons pipiers achètent des matériaux de qualité et font des
efforts considérables non seulement pour nous offrir des objets
séduisants, mais aussi et surtout pour nous livrer des outils de
fumage performants. Et pourquoi ? Parce que toute pipe, aussi belle,
rare ou spectaculaire soit-elle, sert à être fumée. Or, jetez un
coup d’œil sur eBay et sur les sites web spécialisés dans la vente
d’estates. Vous y découvrirez bon nombre de pipes prestigieuses
proposées à la vente, vierges et infumées. C’est dire le nombre de
collectionneurs qui achètent des pipes sans l’intention de les
fumer. Franchement, ça me dépasse. Quelles raisons peuvent-ils avoir
pour refuser à une pipe sa destinée ? J’en devine quelques-unes :
parce qu’ils ont peur d’abîmer un objet coûteux ; parce qu’ils
refusent de dévaluer leur investissement ou pire, parce qu’ils
comptent sur une flambée des prix et qu’ils espèrent vendre à
profit ; parce que dans la pipe ils ne voient pas un outil de fumage
mais un objet d’art à exhiber dans un cabinet. En tout cas, ces
attitudes de frileux, de banquier ou de visiteur de musée n’ont de
toute évidence rien à voir avec l’hédonisme jouisseur du vrai fumeur
de pipes. Il me semble qu’entre un pipophile et l’ élue de son cœur
le mariage doit être consommé. La femme fatale qu’est la pipe, est
dotée d’atouts visuels, tactiles, olfactifs et gustatifs pour nous
séduire et nous satisfaire. N’offrir à cette créature sensuelle
qu’un amour platonique est en quelque sorte une terrible insulte :
c’est nier son essence même, c’est lui refuser la vie.
J’ai vu des salons coûteux recouverts de plaids. J’ai connu un
retraité qui tous les jours sortait sa grosse BMW du garage pour
aller chercher sa femme à son lieu de travail, sauf les jours de
pluie. Je connais un Allemand qui ne fume que des pipes à deux sous
alors que dans sa salle de séjour il y a une vitrine où sont
exposées des dizaines de high grade virginales. A mon avis, tous ces
comportements relèvent de la pathologie. Ces personnes craignent la
vie. Ils tentent de vivre sous une cloche, dans un univers parfait
et immuable, sans usure. Ce qui les satisfait, ce n’est pas la
jouissance que procurent leurs biens. Non, c’est le fait de
posséder.
D’accord, il se peut bien que le portrait du collectionneur que je
viens de peindre, soit quelque peu caricatural. N’empêche que
fondamentalement l’attitude monomane du collectionneur se situe aux
antipodes de l’ouverture d’esprit et du voluptueux épicurisme de
l’amoureux de la pipe. Alors, de grâce, cessez de m’appeler
collectionneur. Un passionné, voilà ce que je suis. Un passionné.
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