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Je suis sûr que vous êtes comme moi. En sortant
de votre civette préférée avec la nouvelle élue de votre cœur, vous
avez hâte de la remmener chez vous, impatient de consommer le
mariage. Si en matière d’herbe à Nicot vous n’êtes pas monogame, se
pose alors une question essentielle : à quel tabac allez-vous vouer
votre pipe virginale ? Si cette question est simple, la réponse
l’est beaucoup moins : comment prédire si cette bruyère toute neuve
se plaira en la compagnie d’un tabac brun, d’un burley, d’un
virginia ou plutôt d’un latakia ? Y a-t-il des indices, des trucs,
des méthodes ? Certes, ici et là on trouve des conseils en la
matière. Le meilleur tabac pour culotter une pipe, c’est le burley.
Les vieilles anglaises préfèrent les mélanges anglais. Les petits
foyers en V et le virginia, c’est le mariage parfait. Pour le semois,
il faut une pipe virile aux parois épaisses et au fourneau
volumineux. Il est vrai que certaines de ces recommandations ne
manquent pas de logique. Ainsi il va de soi que si l’on n’a pas
particulièrement envie de fumer pendant trois heures, il ne faut pas
destiner un foyer XXL à un virginia flake qui brûle très lentement.
Et si vous cherchez à accompagner votre lecture d’une pipe qui vous
procurera une heure de plaisir, une groupe 1 remplie de semois
finement coupé ne fera pas l’affaire. Bref, si le temps que prend le
fumage de votre pipe neuve vous importe, il est évident qu’au moment
du choix d’un tabac, le volume du foyer est un facteur dont il
faudra tenir compte. Mais ça, vous le saviez déjà, n’est-ce pas.
Ce que vous voulez vraiment savoir, c’est s’il est possible de
trouver d’emblée la combinaison pipe/tabac qui comblera vos papilles
gustatives et si les expériences et les observations des fumeurs
chevronnés ont abouti à des conclusions qui permettent de prédire si
telle marque de pipe a une prédilection pour telle herbe, si tel
modèle est particulièrement adapté à tel type de tabac, si tel
volume est prédestiné à tel mélange. Et là je dois vous décevoir.
Mon expérience personnelle me prouve que Dame Bruyère se fiche comme
de l’an quarante de tout principe préconisé par ceux qui se prennent
pour de vieux sages. Capricieuse et volage, elle n’en fait qu’à sa
tête. Ce qui explique que tel internaute affirme avec aplomb que les
Castello sont parfaites avec le latakia, alors que tel autre les
trouve parfaites avec le VA, ou que l’on trouve sur le web
d’interminables discussions à chaque fois que quelqu’un prétend que
le virginia préfère les foyers en V. Tenez, j’ai des Castello
dédiées au latakia, comme j’ai des Castello dédiées au VA. J’ai de
toutes petites pipes qui raffolent de semois. J’ai des fourneaux en
V qui se cabrent à chaque fois que je les remplis de virginia.
Oubliez les principes et les théories. Il s’agit là d’idées
préconçues, de convictions subjectives et rien de plus. Menez vos
propres expériences empiriques et agissez selon vos préférences et
convictions à vous. Ainsi, moi, je dédie systématiquement toutes mes
vielles anglaises au latakia. Et c’est pareil pour mes pipes en
morta. Mais je connais suffisamment de fumeurs qui raffolent de
virginia dans des Dunhill et même un inconditionnel du VA/perique
dans des mortas, pour ne pas ériger mes préférences personnelles en
doctrine.
A défaut d’axiomes objectifs, comment choisir le tabac approprié au
moment où vous inaugurez votre nouvelle pipe ? Tout ce que j’ai à
vous proposer, c’est ma propre façon de faire. Elle est basée sur
une observation fondamentale : il est plus facile de combiner des
pipes avec des tabacs au goût vraiment prononcé comme un semois ou
un latakia qu’avec des variétés aux saveurs plus subtiles comme les
virginia et les burley. Peu de pipes refusent carrément de
développer le goût de gros canons, alors que peu de pipes arrivent à
mettre en valeur les arômes complexes, délicats et raffinés d’herbes
plus discrètes. Par conséquent, quand j’essaie pour la première fois
une nouvelle pipe, d’habitude je la bourre au virginia ou au burley,
dans l’espoir de pouvoir agrandir mon cheptel de fumeuses dédiées à
ce genre de tabac. Et là, il y a trois scénarios possibles. Dans les
rares occasions où d’emblée une incontestable harmonie entre herbe
et bruyère s’installe, c’est décidé et je ne fais plus d’autres
essais. Il arrive cependant plus fréquemment que l’expérience ne
soit pas vraiment concluante : sans se montrer allergique au
mélange, la pipe ne lui rend pas vraiment justice. Dans ce cas, je
renouvelle l’expérience. Si ce deuxième essai ne fait que confirmer
ma première impression, je passe à une autre variété subtile : le
virginia est remplacé par du burley ou vice versa. Ou par un VA/perique.
Si cette fois-ci la symbiose est au rendez-vous, l’affaire est
conclue, sinon il faut passer à autre chose. Troisième scénario qui
arrive assez couramment : si la première expérience est vraiment
décevante, je n’insiste plus et je passe à des tabacs plus costauds.
D’abord à des mélanges qui contiennent du latakia syrien, plus
délicat que son cousin chypriote. Finalement, en cas d’échec, à des
latakias plus virils ou à du semois.
Est-ce que je me laisse guider par le modèle de la pipe ou plus
particulièrement par la forme du foyer ? Absolument pas. Par contre,
je tiens compte de l’épaisseur des parois : une pipe aux parois
fines sera quasi automatiquement dédiée au semois. J’explique mes
raisons ici :
http://www.fumeursdepipe.net/artchauffards.htm.
Reste un dernier facteur qui influera sur le choix du tabac : les
fourneaux XL, je ne les voue jamais aux flakes pour la raison
évoquée plus haut.
Faut-il dédier une pipe à un seul mélange ou suffit-il de la
destiner à une catégorie de tabacs ? Pour Greg Pease, c’est simple :
chaque tabac mérite sa pipe. Il va de soi que dans un monde parfait,
c’est en effet idéal. Mais cela voudrait dire que le fumeur qui ne
se lasse pas de découvrir des mélanges, a très vite besoin d’une
centaine de pipes. Soyons donc plus réalistes et pragmatiques. S’il
vous arrive de fumer de temps à autre un mélange à la vanille ou un
tabac tel l’Erinmore qui imprègnent très facilement le bois d’une
odeur très prononcée et coriace, il faut impérativement leur
attribuer leur propres pipes. A part ça, à mon avis, ce sont
uniquement les mélanges très typés et à nuls autres pareils qui ont
besoin de pipes qui leur sont réservées pour pouvoir développer
toutes leurs nuances. Rien ne ressemble au Three Nuns. C’est donc le
genre de tabac auquel je dédie exclusivement certaines pipes. Par
contre, un semois de chez Windels ou un autre de chez Manil, ça se
fume dans une même pipe. Et c’est pareil pour un latakia de chez
Dunhill et un autre de chez Schürch ou pour l’Escudo et tout autre
VA/perique qui s’exprime sur les fruits secs. Mais que ce soit clair
: pour découvrir les subtilités d’un bon VA, il est hors de question
de le fumer dans une pipe gorgée des jus de latakia ou de brun.
Qu’en est-il des écumes ? Un peu partout on lit en on entend
qu’elles n’ont pas de mémoire et que, dès lors, elles ont l’avantage
d’être polyvalentes. Ce n’est pas mon avis. Fumez par exemple un
typique Lake District flake fort parfumé dans une écume, nettoyez-la
soigneusement après le fumage, puis bourrez-la d’un tabac naturel.
Vous continuerez à coup sûr à goûter les arômes du tabac précédent.
C’est d’ailleurs pareil pour les pipes en terre cuite montées d’un
tuyau en ébonite : les jus absorbés par le caoutchouc finiront
toujours par répandre leur saveur.
Par ailleurs, peut-on rééduquer une pipe ? C’est une question
d’importance pour tous ceux qui achètent des estates. Et bien, ça
dépend. De vous et du propriétaire précédent. Si des années durant
une pipe a été fumée au 1792 de Samuel Gawith ou à la sauce à la
mangue, vous pouvez faire une croix dessus, quoi que vous fassiez :
il restera toujours des relents de ces tabacs aux arômes ultra
persistants. Par contre, il est de mon expérience qu’il est tout à
fait possible de rendre leur virginité à des estates qui ont été
fumées avec des tabacs naturels. Mais attention : il ne suffit pas
d’enlever le culot et de faire subir au foyer un ou plusieurs
traitements sel/alcool. Surtout n’oubliez pas de vous concentrer sur
la tige et le tuyau. Frottez longuement à l’alcool tout le passage
d’air et la mortaise. N’ayez pas peur de traiter la tige elle aussi
au sel et à l’alcool. Remarquez cependant qu’il n’est pas toujours
indispensable de passer par ce genre de nettoyage poussé. A
condition de faire preuve de bon sens pour mener à bien la
rééducation de votre pipe et de lui accorder un certain temps
d’adaptation. Qu’entends-je par bon sens ? Qu’il ne faut pas
chercher midi à quatorze heures, mais au contraire tenir
consciemment compte des rapports qui existent entre différents
mélanges et variétés de tabac. Un VA/perique, c’est fondamentalement
un virginia auquel on a ajouté un tabac-épice. Et c’est pareil pour
les mélanges anglais au goût dominé par le latakia : l’assise de ce
genre de tabac, c’est toujours une bonne dose de virginia.
Redestiner au VA/perique ou aux mélanges anglais une pipe
précédemment vouée au virginia, n’est donc pas lui demander
l’impossible. Les plants de tabac cultivés depuis le 19ième siècle
dans la vallée de la Semois étaient originaires du Kentucky. Il
s’agit donc d’une variété de burley. Par conséquent, le semois ne se
cabre pas quand il est fumé dans une pipe culottée au burley.
Une dernière mise en garde. Ne vous faites pas d’illusions
romantiques sur la vie de couple des pipes et des tabacs. S’il
arrive qu’à la première rencontre une pipe éprouve le coup de foudre
pour un mélange et file avec l’élu de son cœur l’amour parfait, la
plupart des pipes sont à la fois plus réservées et moins décidées :
elles aiment bien plusieurs des candidats que vous leur proposez,
mais sans pour autant s’embraser d’un amour ardent et exclusif pour
l’un d’entre eux. Dans ce cas, malgré l’absence de vraie symbiose,
la vie en couple est envisageable et c’est à vous de célébrer un
mariage de raison. Restent les cas spéciaux, les anomalies. D’une
part il y a les geishas qui maîtrisent l’art de dorloter tous
partenaires et de donner à chacun d’eux l’impression que chez elles,
il peut se laisser aller et s’épanouir pleinement. Ce sont les rares
pipes étonnamment dociles et polyvalentes. D’autre part il y a les
fines bouches et les pisse-vinaigre, les frigides et les vieilles
filles : ces pipes-là refusent catégoriquement de se donner, quel
que soit le prétendant que vous leur présentez. C’est rare, mais ça
existe : certaines pipes massacrent le goût de toutes vos boîtes de
tabac. Bref, la quête du Graal de l’harmonie n’est pas toujours
couronnée de succès et parfois, plutôt que de s’obstiner, il faut
s’incliner.
Comme je n’aspire nullement à devenir un de ces vieux sages qui
répandent leurs impressions et convictions sous forme de dogmes, ne
prenez pas ce texte pour l’évangile. Je ne vous dis pas comment vous
devez procéder. Je vous ai livré mes observations et opinions
personnelles. C’est tout. Ni plus ni moins. Je suis d’ailleurs
curieux de connaître les vôtres.
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