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Chaque année, à leur retour du Pipe Show de
Chicago, quelques artisans me font un compte rendu de leurs
expériences et impressions. Ils en profitent non seulement pour me
relater de juteuses anecdotes, mais aussi et surtout pour me tenir
au courant des évolutions sur le marché, pour me communiquer quels
pipiers sont en demande et lesquels sont rentrés bredouilles, et
pour me donner des tuyaux sur les nouveaux talents à suivre. A les
lire année après année, on constate que chaque édition du show est
dominée par un phénomène ou par des individus. Il y a eu l’année des
méventes et celle du no smoking. Il y a eu l’année de Lasse
Skovgaard et celle des pipiers japonais. L’édition 2010 aura été
celle des Chinois. Non pas des pipiers chinois, mais des commerçants
venus de Chine qui, en sortant sans compter des liasses de $100 des
sacs que trimbalaient leurs gardes du corps, ont tout raflé. Et à
n’importe quel prix. L’édition 2010 aura donc été celle des
commerçants et collectionneurs américains frustrés et indignés par
les dures lois de l’offre et de la demande. Le péril jaune, ils ne
l’avaient pas imaginé comme ça. Le show 2010, c’est donc celui du
fric, marqué et dominé par cette transaction-symbole : $86000 pour
un semainier de Teddy Knudsen. Oui, quatre-vingt-six mille dollars,
soit douze mille deux cent quatre-vingt-quinze dollars la pipe.
Des prix pareils, ça laisse rêveur et ça soulève des questions.
Essayons de faire le point.
D’abord un peu d’histoire. Avant la révolution scandinave, les
choses étaient fort simples. Fondamentalement le marché de la pipe
était divisé en trois créneaux : les pipes bon marché produites en
masse, la moyenne gamme mieux finie et plus soignée et les marques
de luxe. Typiquement, l’authentique passionné de la pipe
s’intéressait selon ses moyens aux deux derniers créneaux. La
différence de prix entre une bonne GBD ou Comoy’s et une Dunhill
était nette, mais pas indécente. Dès lors, s’il le souhaitait
vraiment, le petit bourgeois pipophile pouvait s’offrir un jour une
belle Charatan ou une pipe au point blanc.
Sont arrivés les Scandinaves et là tout a changé. Soudain la pipe de
luxe se libère de son carcan de classicisme, elle prend des formes
surprenantes, elle s’individualise, elle transcende sa pure fonction
utilitaire. Désormais la typique bouffarde de pipophile pur et dur
est imaginée, modelée, exécutée et finie par un artisan individuel
qui, poussé par un esprit à la fois créatif et perfectionniste,
cherche sciemment à sortir le meilleur de chaque plateau, et qui
emploie des méthodes de travail lesquelles, plutôt que de viser la
rapidité et l’efficacité, se mettent au service de la quête de
l’harmonie entre forme et grain, et d’une exécution technique
irréprochable. La pipe de luxe est désormais une véritable pièce
unique sortie de l’esprit et des mains d’un créateur à proprement
parler. Et cet univers-là est à l’opposé de celui des ébauches
achetées, des tours-copieurs, de la production standardisée.
Evidemment, cela a un prix, d’autant plus que la demande excède
l’offre. Et dès lors, pour la première fois, le fumeur passionné se
voit confronté à des objets de rêve qui risquent de rester
inabordables pour sa bourse.
Cette révolution est à l’origine d’un phénomène qui semble
irréversible : dorénavant la typique pipe pour pipophile est faite
par un artisan. Alors que depuis des décennies il y a de moins en
moins de fabriques de pipes et que les sociétés qui réussissent à
survivre ont dû sensiblement baisser leur production et limoger du
personnel, le nombre d’artisans pipiers ne cesse de croître. Grosso
modo jusqu’aux premières années de notre siècle, tout ce petit monde
effervescent s’est cloisonné en créneaux passablement imperméables,
depuis des pipiers italiens qui font des pipes à peine plus chères
que des Stanwell, des Savinelli ou des Peterson, aux spécialistes
des high grades. Jusqu’à récemment, le sommet de cette pyramide
était réservé à quelques pipiers hors classe tels Bo Nordh, Jörn
Micke, Lars Ivarsson, Jess Chonowitsch. Cet olympe de la pipe
Über-high grade était donc constitué de légendes vivantes qui
depuis des décennies avaient amplement gagné leurs galons et mérité
leur réputation de star. Eux seuls pouvaient se permettre de vendre
leur production ultraconfidentielle pour des montants à quatre,
parfois même à cinq chiffres. Bien qu’on puisse aisément juger les
prix astronomiques d’une Bo Nordh Nautilus, Ballerina ou Ramses
tirés par les cheveux, on est forcé d’admettre qu’il s’agissait là
de vrais tours de force et de pipes d’exception. Tout y était : une
exécution et une finition irréprochables, du grain d’une rare
perfection en parfaite harmonie avec la forme, des modèles créatifs,
novateurs, époustouflants. Bref, l’art pipier à son apogée.
Aujourd’hui, c’est tout différent. C’est l’inflation. Il suffit de
faire un petit tour des commerces en ligne spécialisés dans le haut
de gamme pour s’en rendre compte : partout on tombe sur des prix à
quatre chiffres. Et pas uniquement chez les vénérés vétérans comme
Barbi, Eltang ou Former. De plus en plus de nouveaux pipiers qui il
y a 5 ans encore étaient de parfaits anonymes ou tout au plus des
débutants prometteurs, se croient en droit de pratiquer des prix qui
dépassent la barre des mille euros. C’est devenu chose courante au
sein d’une certaine école de pipiers américains ou pour les
nouvelles vedettes russes. Même des artisans italiens, malgré le
manque de créativité de leurs modèles et en dépit d’une exécution
objectivement inférieure à ce qui se fait par exemple en Allemagne,
se sont mis à demander plus de mille euros pour leurs plus belles
bruyères.
Et il y a quelque chose qui cloche. Dans les années 90 du siècle
passé, je pouvais me permettre une Chonowitsch ou une Rasmussen. Ou
une Eltang ou une S. Bang bien gradées. Aujourd’hui je dispose d’un
revenu nettement supérieur et pourtant il est hors de question que
j’acquière une Revyagin, une Tokutomi ou une Johnson haut de gamme.
Même les moyennes gammes d’antan comme une Paolo Becker ou une Le
Nuvole lisses commencent à peser sur le budget. Il semble donc que
le marché de la pipe pour pipophiles a évolué d’un marché qui
s’adresse à ceux prêts à mettre le prix, à un marché destiné à ceux
capables de mettre le prix. Un monde de différence.
Qui ou quoi est responsable de cette inflation ? A mon avis, il
s’agit d’une combinaison de facteurs.
1. La globalisation
A l’époque où l’Amérique est devenue le marché premier pour les
pipiers haut de gamme européens, il y a eu une première flambée des
prix. Et maintenant qu’une partie des high grades part en Russie et
en Asie, les prix grimpent encore. Et c’est logique : l’offre reste
plus ou moins constante alors que la demande augmente sensiblement.
Le capitalisme en action.
2. La vente par Internet
Là aussi il y a un incontestable effet de la globalisation : vous et
moi, nous pouvons comparer les prix et faire nos emplettes aux
quatre coins du monde. A première vue un grand avantage, mais rien
n’est moins sûr. Pour illustrer mon propos, prenons l’exemple de
Karl-Heinz Joura. Avant de vendre aux Etats-Unis, ce brave pipier
traversait en train toute l’Allemagne en quête de civettes
spécialisées prêtes à acquérir son œuvre. Il vendait donc en direct
aux détaillants. Est arrivé le jour où un distributeur américain a
commencé à importer des Joura. Dollar faible. Frais de transport et
d’assurance. Taxes d’importation. Marge du distributeur. Frais de
transport pour faire parvenir les pipes jusqu’aux détaillants. Marge
du détaillant. Résultat : Outre-Atlantique les Joura coûtaient deux
fois plus cher qu’en Allemagne. Or, les détaillants américains
n’étaient pas aveugles : ils n’étaient pas exactement fous de joie
de découvrir des sites web allemands qui vendaient les Joura moitié
prix. Résultat : sous la pression de son distributeur américain, le
pipier a dû doubler les prix qu’il pratiquait dans son marché local.
Ce n’est pas tout. Pas mal de pipiers vendent à la fois à travers un
réseau commercial classique et en direct par le biais de leur site
web. Fatalement les prix de détail sont plus élevés que ceux de la
vente en direct. Or, croyez-vous vraiment que les commerçants
acceptent qu’un pipier leur fasse de la concurrence déloyale ? Bref,
le pipier se verra obligé d’augmenter les prix qu’il affiche sur son
site.
Et puis, je l’ai dit avant et je le répète, il y a l’influence
néfaste de la cohorte de pipiers amateurs. A plusieurs reprises de
relatifs débutants m’ont tenu des discours dans ce genre : Je
trouve que ma pipe ressemble bigrement à cette Barbi chez Alpascia
ou chez Pfeifenstudio Frank. Et comme tu vois, elle est à 900 euros.
OK, je ne suis pas encore Barbi, mais si je vends ma pipe moitié
prix, ça me semble plus qu’honnête. Et l’amateur d’afficher un
prix de 450 euros pour sa « Barbi » de pacotille. Outre le fait que
ce genre de réflexion puérile trahit en général une suffisance
passablement grotesque, il va de soi que ce raisonnement pèche
contre la logique. Le prix de la Barbi, c’est le prix de détail.
Barbi aura donc reçu en mains propres la moitié de ce montant. Par
conséquent, le petit amateur et le pape de la pipe allemande
travaillent exactement au même tarif. Or, des amateurs pareils
infestent de plus en plus le marché, ce qui finit par sérieusement
irriter un pipier comme Barbi qui tôt ou tard va se dire qu’il n’est
pas prêt à travailler au même tarif que tous ces illustres inconnus.
Résultat ? Vous connaissez la réponse.
3. La mentalité d’une nouvelle génération de pipiers
Saviez-vous que jadis Greg Pease qui servait de distributeur au
jeune Kent Rasmussen, vendait les lisses de l’enfant terrible danois
au prix de $300 ? Que ses premières dizaines de pipes, Cornelius
Mänz les a vendues pour une centaine d’euros chacune ? Plus fort :
que Will Purdy a offert gratuitement deux douzaines de pipes aux
connaisseurs qui l’ont aidé à débuter sa carrière ? Evidemment à
l’heure actuelle il reste de jeunes artisans modestes qui taillent
des pipes par passion plutôt que par appât du gain rapide, mais
force m’est de constater que, surtout de l’autre côté de
l’Atlantique, ils se font de plus en plus rares. En tout cas, je
vois de plus en plus de nouveaux pipiers à la maîtrise technique
douteuse et au sens esthétique plus que discutable apparaître sur le
marché en nous demandant d’emblée des montants qui nous permettent
de nous offrir une Ruthenberg, une Vollmer & Nilsson ou une David
Enrique. Croyez-moi, les temps ont changé. Pas convaincu de ce que
j’avance ? Que pensez-vous alors de ce qui suit ? Il y a une bonne
dizaine d’années, j’avais commandé à Wolfgang Becker une Wespe en
finition lisse avec une teinture à contraste. Budget prévu : 500
euros. Quelque temps après, monsieur Becker m’annonce que ma pipe
est prête mais qu’il y a un problème : il ne peut la grader pour la
bonne raison qu’elle est tellement parfaite que sa qualité excède
celle de son grade le plus élevé. D’ailleurs, quelques semaines plus
tard, Becker introduira un nouveau grade réservé aux pipes
exceptionnelles. Quoi qu’il en soit, à aucun moment Becker n’a
suggéré qu’il ne pouvait me céder cette pipe au prix convenu. Au
contraire, il m’a félicité pour ce coup de bol. Voilà comment ça se
passait jadis. Et aujourd’hui alors ? Il se fait que cette année un
collectionneur a commandé une pipe à un jeune Américain. Budget
prévu : entre $700 et $800. Au moment de la livraison, le client a
dû débourser $1200. Pire. Récemment ce même collectionneur a engagé
les services d’un autre artisan américain pour réaliser un projet
assez particulier. En se basant sur les prix des précédentes
réalisations de prestige du pipier, il s’était attendu à une facture
de $1500 à $2000. Le travail terminé, le pipier lui a demandé la
somme rondelette de $4000. Le collectionneur a sorti son
portefeuille. Ce qui nous amène sans transition à notre dernier
point.
4. La mentalité d’une nouvelle clientèle
Evidemment, de Jörg Lehmann et Jörg Wittkamp à Uli Wöhrle, il reste
de grands collectionneurs qui sont mus par une authentique et
profonde passion de la pipe. Il s’agit là de sybarites et de fins
connaisseurs dont le cœur bat au rythme d’un amour fou. Et qui aime
ne compte pas, ce qui fait que traditionnellement c’est ce genre
d’amoureux qui est prêt, pour assouvir sa passion, à débourser des
montants qui peuvent sembler irrationnels aux yeux de certains. Mais
voilà qu’au dernier Pipe Show de Chicago ce ne sont donc pas les
vrais passionnés qui ont acquis les pipes exceptionnelles. Ce sont
des hommes d’affaires venus de Chine qui ont acheté en gros et à
n’importe quel prix. Non pas par amour de la pipe, mais pour se
faire un joli bénéfice en approvisionnant les nouveaux riches en
quête de symboles de prestige. Une Ferrari. Une Rolex. Une Teddy
Knudsen. Des robinets en or. Du pareil au même. Ca peut choquer le
vrai amoureux et l’esthète connaisseur.
D’ailleurs, depuis les Etats-Unis me sont parvenues de multiples
lamentations. L’idée que notre sacrosainte pipe soit dégradée au
rang d’un vulgaire investissement, suscite pas mal de réactions.
Franchement, elles me laissent de marbre. Au contraire, certaines de
ces jérémiades choquées arrivent même à m’irriter. L’un des grands
indignés est ce collectionneur qui vient de payer $4000 pour sa
commande, alors qu’il y a un an ou deux, il s’était publiquement
distancié de la politique des prix pratiquée par certains artisans
américains, entre autres par le pipier à qui il vient de payer ces
$4000. Il me semble que quand vraiment on tente d’arrêter une
voiture en panne de freins, il n’est pas exactement judicieux
d’appuyer sur le champignon. Et maintenant que, opportunisme oblige,
les pipiers se sont tournés vers des clients aux poches plus
profondes que les siennes, il faudrait s’apitoyer sur son triste
sort ? Allons.
Malgré l’inflation et la spéculation auxquelles nous assistons, les
vrais passionnés de la pipe ne doivent pas désespérer. D’accord, la
catégorie de pipes que vous et moi ne pourrons plus nous permettre,
ira en grandissant. Et alors ? Le fin connaisseur sera toujours
capable de dégoter de nouveaux talents et d’acquérir leur œuvre
avant qu’ils ne deviennent des stars aux tarifs prohibitifs. C’est
même à cela qu’à mon avis, on reconnaît le vrai connaisseur. Bien
sûr, cela présuppose pas mal d’expérience, certaines compétences et
la volonté de suivre le marché de très près. Ce n’est pas donné à
tout le monde. Mais qu’à cela ne tienne. Heureusement, dans toutes
les fourchettes de prix il y aura toujours suffisamment de pipiers
au rapport qualité/prix honnête. D’ailleurs, personnellement
j’estime que plutôt que de s’extasier systématiquement devant les
demi-dieux de la pipe, il est avant tout du devoir des connaisseurs
influents et des pipophiles passionnés de soutenir en premier lieu
tous ces artisans qui se décarcassent pour nous livrer de belles
pipes performantes à des prix qui reflètent leur qualité intrinsèque
et qui n’augmentent pas à tout bout de champ. Parce qu’après tout,
ce sont les Ser Jacopo et les Il Ceppo, les Morel et les Enrique,
les Cavicchi et les Biagini, les Moritz et les Axmacher, les Winslow
et les Jörn, les Davis et les Ruthenberg, les Purdy et les Talbert
qui forment l’épine dorsale de notre hobby. Cette colonne vertébrale
de pipiers sérieux qui traverse les divers créneaux, ça se soigne.
Sinon tout le corps pipier risque de s’écrouler.
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