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Il y a quelques années, Alain Letulier, l’ancien
président du Pipe Club de France, m’avait surpris en exprimant
publiquement une opinion qui me paraissait à la fois naïve et
erronée : face à l’hystérique discours antitabac et aux mesures
successives qui limitent nos libertés, nous autres, fumeurs de pipe,
devrions nous désolidariser ouvertement des fumeurs de cigarettes.
Il faudrait que le public, les médias et les politiciens comprennent
que nous n’avons rien en commun avec les camés de la clope, que
notre consommation de l’herbe de Nicot est modérée et relève
davantage d’un savoir-vivre séculaire que d’une quelconque
dépendance, que tout comme les œnophiles qui dégustent deux verres
de vin par jour n’ont rien en commun avec les ivrognes qui sombrent
dans l’alcoolisme, les pipophiles qui jouissent posément des
délectables effluves d’un mélange subtil, ne sont en rien
comparables à ces brutes qui n’arrivent plus à fonctionner sans
inhaler tous les quarts d’heure une dose de nicotine. Bref, il
faudrait que l’on se rende compte qu’il existe de bons et de mauvais
fumeurs. Il suffirait donc que l’opinion publique, voire le
mouvement antitabac reconnaissent une fois pour toutes cette
évidente distinction et cessent de faire l’amalgame pour que nous,
les bons, ne soyons plus confondus avec ces autres, les vrais
pestiférés. Dans ce cas nous pourrions compter sur la bienveillance
à notre égard de la part des scientifiques et des médecins, des
médias et de l’opinion publique, des groupes de pression et du
législateur : dans leur chasse aux fumeurs, ils ne nous auraient
plus dans leur collimateur. Ils ne viseraient plus que ceux dont
l’image négative avait si injustement déteint sur nous autres,
inoffensifs gourmets. Justice serait enfin faite. En quelque sorte.
Voilà que tout récemment un membre du forum FdP revient à la charge
et défend la même idée : il préconise que les fumeurs de pipe
doivent faire entendre leur voix pour convaincre l’opinion publique
qu’ils sont des fumeurs "responsables et conscients" qui "ne
nient pas que les problèmes posés par le tabac sont réels". Il
va même plus loin quand il se demande : "Ne devrions-nous pas
nous engager dans la lutte contre le tabagisme ?" Bref, nous ne
devons pas uniquement nous désolidariser des fumeurs irresponsables
et inconscients et hausser les épaules devant le fait que ceux-là,
ces compulsifs, soient accablés de reproches, accusés, marginalisés
et chassés, en plus nous devrions collaborer avec le mouvement
antitabac puisque, après tout, nous autres, fumeurs d’élite,
n’avons-nous pas en commun avec les non-fumeurs un certain mépris
envers les pitoyables abus de ces malsains tabacomanes ? Et pourquoi
? Parce qu’en admettant ouvertement que ces toxicomanes minent leur
santé, empestent leur environnement, constituent un danger pour
autrui et méritent donc qu’on limite leurs libertés, certes nous les
sacrifions, mais pour une bonne cause : même nos plus grands
adversaires finiront par comprendre que nous autres, nous ne faisons
pas partie du problème, que tous comptes faits, bien que d’un autre
bord, nous éprouvons une certaine compréhension pour leurs
revendications, que nous ne sommes donc pas l’ennemi, que nous
sommes peut-être même des alliés. Et par conséquent, ils nous
laisseront vivre en paix.
Ca s’appelle la politique de l’apaisement. Daladier. Chamberlain.
Les accords de Munich. Or, se désolidariser de la Tchécoslovaquie et
sacrifier les Tchèques sudètes dans l’espoir d’avoir la paix, ça n’a
pas marché. La lâcheté déguisée en complaisance compréhensive a tout
sauf berné l’agresseur : il a immédiatement saisi l’évident manque
de détermination de ses adversaires.
Vous me direz que ma comparaison est hors de proportion. Et
pourtant. Le mouvement antitabac est un adversaire qui veut imposer
sa volonté par tous les moyens, quitte à piétiner les droits et les
libertés de toute une partie de la population. C’est un adversaire
dont le but final est d’éradiquer le tabac et dont la soif de
revendications semble dès lors inassouvissable, quelles que soient
les concessions qu’on lui fait. C’est un adversaire sans scrupules
qui se croit investi d’une mission et qui est intimement convaincu
que sa guerre sainte, il la mène pour le bien de l’humanité. C’est
donc un adversaire qui ne verse pas dans la nuance et qui ne voit
pas pourquoi il se contenterait de compromis. Par conséquent, la
pire attitude qu’on puisse avoir face à ce genre d’adversaire, c’est
celle qui consiste à penser qu’il finira par s’incliner devant le
bien-fondé de vos arguments nuancés, qu’il appréciera votre
modération, votre autocensure, votre respect pour son point de vue
ou votre inclination au compromis. Vos sacrifices expiatoires et
votre esprit de collaborateur n’apaiseront jamais son appétit
d’absolu. A ses yeux, vous êtes un fumeur et à ce titre vous
l’importunez, point barre.
La politique de l’apaisement, ça ne marche pas. Parce que vous vous
trouvez face à des croisés motivés par l’inébranlable conviction que
vous constituez une réelle menace pour leur bien-être et pour leur
santé. Ils pratiquent l’autodéfense. Un droit absolu. Et ne vous
trompez pas : qu’ils croisent dans la rue un fumeur de Marlboro dont
la fumée malodorante pénètre leurs narines ou qu’ils aperçoivent sur
la terrasse d’un café un paisible fumeur de pipe qui déguste son
Balkan Sobranie, pour eux, c’est du pareil au même : ils seront
irrités et ils nourriront leur rêve d’un monde sans fumée
pestilentielle et nocive.
La politique de l’apaisement, ça ne marche pas. Parce que toute
guerre sainte relève de l’hystérie et que dès lors tout appel à la
logique, à la raison et à la modération est par définition voué à
l’échec. N’oubliez jamais que ce genre d’illuminé qui se dirige vers
la porte d’entrée d’un bar situé en plein centre d’une métropole
grisâtre à l’air irrespirable, se moquera comme de sa première
chemise des gaz toxiques et de la poussière fine qu’il aspire, mais
se cabrera dès qu’il sentira la moindre odeur de tabac en provenance
du brave bonhomme qui sagement fume sa cigarette devant la façade du
bar. N’oubliez jamais que nous en sommes arrivés au point où le seul
fait d’arborer une pipe bien entretenue, propre et vide risque de
vous valoir des remarques désobligeantes de la part d’un parfait
inconnu qui arrive à être incommodé par l’imaginaire odeur de votre
pipe. Je connais un Américain qui, suite aux plaintes de ses co-spectateurs,
a dû quitter la salle de cinéma dans laquelle il attendait
tranquillement le début du film, une pipe calée entre les dents.
Cette Castello était vide et flambant neuve.
La politique de l’apaisement, ça ne marche pas. Parce que
l’adversaire qui vous déteste tant, vous déteste tant parce que
c’est permis, pour ne pas dire recommandé. Un des instincts les plus
bas de l’être humain, c’est l’intolérance. D’habitude cette vile
impulsion est endiguée non seulement par la religion et la morale,
mais aussi par le législateur. Le racisme est punissable, tout comme
la discrimination d’homosexuels par exemple. Mais là, avec les
fumeurs, on peut carrément se laisser aller. On ne doit pas se
montrer courtois et tolérants envers eux. On peut leur lancer des
insultes. On peut leur dire qu’ils puent. On peut les accuser. On
peut leur tenir des discours moralisateurs sur leur mode de vie. On
peut les traiter différemment pour la seule raison qu’ils sont
fumeurs. On peut donc les discriminer. On peut même les isoler, les
exiler, leur interdire l’accès, leur refuser de louer un
appartement. Et tout ça, on peut le faire sans risquer une punition
ou la réprobation générale. Au contraire, c’est pour le bien de ces
brebis galeuses. On peut donc céder à ses sombres instincts tout en
gardant sa bonne conscience. Quelle aubaine !
La politique de l’apaisement, ça ne marche pas. Parce que votre
adversaire a été soumis à un lavage du cerveau par des manipulateurs
professionnels qui attisent sans cesse sa peur du fumeur. Comment
peut-il en âme et conscience accepter le droit d’existence d’un
consommateur de tabac s’il suffit pour encourir le risque de
maladies cardiovasculaires ou de cancer, d’aspirer pendant quelques
instants seulement la fumée d’autrui ? Si la fumée est tout aussi
nocive à l’extérieur qu’à l’intérieur ? Si tout fumeur répand
partout les particules toxiques qui imprègnent ses cheveux et ses
vêtements ? Si même les animaux domestiques des fumeurs développent
davantage de cancers que ceux qui ont la chance de vivre dans un
environnement non-fumeur ? Et n’oubliez jamais que pour votre
adversaire, il s’agit là de faits incontestables puisqu’ils ont été
sci-en-ti-fi-que-ment prouvés. Autant dire que pour lui il s’agit de
dogmes.
Je ne suis pas négationniste. Je l’admets volontiers : il arrive
fréquemment que des fumeurs développent des maladies, voire meurent
parce qu’ils fument. Je peux même concevoir qu’un garçon qui a
travaillé pendant des années dans un café enfumé, meure d’un cancer
du poumon. Je peux donc comprendre que certaines mesures s’imposent.
Je trouve normal qu’un non-fumeur puisse apprécier à leur juste
valeur les mets qu’il a commandés au restaurant, sans être importuné
par la fumée d’autrui. Je n’ai rien contre l’interdiction de vendre
du tabac aux mineurs ou contre les campagnes de prévention.
D’ailleurs, je ne conseille à personne de fumer. Par contre, ce que
je ne comprends pas, c’est l’acharnement irrationnel,
discriminatoire et haineux qui fait qu’un plombier s’est vu infliger
une amende pour avoir fumé dans sa camionnette, qu’on a intenté des
procès à des gens qui fument dans leur jardin, que dans certaines
villes américaines il est partout interdit de fumer à l’extérieur,
que des associations de propriétaires écartent automatiquement de
leurs immeubles les candidats locataires fumeurs, qu’il est permis
d’embaucher exclusivement des non-fumeurs ou de licencier des
personnes pour la seule raison qu’ils fument en dehors des heures de
travail, que dans les tribunaux de divorce, de plus en plus de juges
attribuent la garde des enfants au partenaire non-fumeur, que des
hôpitaux s’arrogent le droit de refuser de soigner des fumeurs, ou
qu’une enquête menée par un journal canadien a révélé que pour une
vaste majorité de non-fumeurs le fait de fumer en la présence de sa
progéniture, ça équivaut à la maltraitance d’enfants. Il paraît que
je dois comprendre et accepter ce type d’excès parce que désormais
nous vivons dans une société hygiéniste qui stimule un mode de vie
sain et qui, plus généralement, s’efforce d’éviter les risques de
tous genres. Bon, si vous le dites. Ca n’empêche pas que je continue
à ne pas comprendre la férocité et l’obstination avec laquelle on
vise les seuls fumeurs.
Que de jeunes vies brisées sur les routes au petit matin. Par un
abus d’alcool ou de drogue. Le taux de cocaïne que contient l’eau
des rivières dans toutes les grandes villes occidentales, est tout
simplement effarant. Il s’agit donc apparemment d’un problème
massif. De jeunes gens perdent la vie pour la simple raison qu’ils
ont choisi de pratiquer des sports dangereux. Chaque année des
milliers de gens meurent suite aux infections qu’ils ont attrapées
dans des hôpitaux. Par manque d’hygiène. Il suffit d’un mois de
canicule pour faire un massacre. Parce que nous abandonnons nos
vieillards à leur sort. La pollution et en particulier la poussière
fine causent annuellement des milliers de décès. Notre rythme de vie
effréné et le stress tuent à grande échelle. La cause de la mort la
plus fréquente parmi les jeunes, c’est le suicide. Bref, je ne cesse
de me demander pourquoi l’opinion et les pouvoirs publics ne mènent
pas avec le même acharnement un combat contre tous ces décès
prématurés qui n’ont aucun rapport avec le tabac et qui pourraient
être évités.
Aux Etats-Unis, le paradis du mouvement antitabac, la quantité de
sucre, de sel et de graisses consommée par personne ne cesse
d’augmenter. Décennie après décennie les portions des repas
s’agrandissent. Le poids moyen du citoyen américain n’a jamais été
aussi élevé qu’aujourd’hui. Des centaines de milliers d’enfants
obèses y souffrent de problèmes de santé et leur espérance de vie
est dès à présent compromise par le régime alimentaire que leur
imposent leurs parents. Mais qu’à cela ne tienne. Tout baigne si
papa s’abstient d’allumer une clope en la présence de sa progéniture
et si une maman qui promène son bébé dans un parc, peut être sûre et
certaine de ne pas croiser un vil fumeur. Et tout baigne si on
enlève des rayons des civettes new-yorkaises tout tabac aromatisé et
si tout film dans lequel des personnages fument, est automatiquement
interdit aux moins de 18 ans. C’est si rassurant de protéger de
façon conséquente et systématique la santé de ces chères têtes
blondes, n’est-ce pas. Et ne croyez pas que ce genre de politique
des deux mesures qui brille par son inconséquence, soit l’apanage
des Américains. Dans ce pays imbu d’un idéal de liberté et de
tolérance qu’est la Hollande, il est désormais interdit de fumer du
tabac dans les fameux "coffeeshops". Plus question donc d’y
consommer un traditionnel joint. Par contre, si vous y allumez un
pétard sans tabac et que vous fumez du cannabis, de la marijuana ou
du haschisch purs, vous n’enfreignez aucune loi.
Toute forme d’hystérie collective me fait peur. Tout manque flagrant
de logique et de rationalité me met mal à l’aise. Tout groupe
organisé qui se croit investi d’une mission, me rend méfiant. Toute
personne qui s’arroge le droit de condamner mon mode vie,
m’exaspère. Tout individu qui veut imposer sa vision du monde, qui
veut faire mon bonheur malgré moi, qui verse dans l’intox, qui fait
appel aux angoisses et aux instincts les plus bas de l’homme ou qui
prêche l’intolérance, est mon ennemi. Et certains de mes frères
fumeurs de pipe voudraient donc que je pratique avec ce genre
d’individus la politique de l’apaisement, que je m’accommode de leur
fanatisme sectaire, que j’implore leur compréhension et leur
mansuétude, que je me s’inscrive dans leur logique, que je m’associe
à eux pour lutter contre le tabagisme. Et tout ça pour que je ne
m’attire plus leurs foudres. Pour avoir la paix. Pour avoir le droit
de continuer à jouir de ma pipe.
Je préfère Churchill à Chamberlain.
Ma réponse est donc simple, claire et nette : JAMAIS !!! |