| 1. Le
tabac
Vous l’avez tous remarqué : certains tabacs agressent davantage la
langue que d’autres. Grosso modo ce sont les aromatiques et les
virginias qui se montrent les plus périlleux. Et ce n’est pas un
hasard. Bien au contraire, c’est la logique même.
Commençons par les tabacs aromatisés. Quand on regarde la
composition de ces mélanges, on s’aperçoit immédiatement que
d’habitude ils contiennent nettement plus de produits chimiques que
les tabacs dits naturels. D’ailleurs, la plupart des sauces et des
aromatisations sont davantage le résultat du travail de techniciens
en blouse blanche que des efforts d’agriculteurs qui cueillent la
cerise ou les gousses de vanille. Même si un cocktail de produits
chimiques qui brûlent, ne constitue pas par définition un assaut à
votre langue, le risque que votre chimie corporelle personnelle
s’insurge contre l’un des composants ou que votre langue soit
hypersensible à tel additif, est évidemment réel. Ce n’est pas tout.
En général, les aros sont plus humides que les mélanges naturels et
contiennent sous une forme ou une autre des sucres ajoutés. Ne
pensez surtout pas qu’un tabac humide doive produire une fumée plus
fraîche qu’un tabac plus sec. Du tout. En vérité, au cours de la
combustion, l’eau se met à bouillir et se transforme en vapeur. Et
qui dit vapeur, dit fumée brûlante et donc risque de tongue bite.
En plus, comme un tabac humide a tendance à se consumer
difficilement et à s’éteindre, fatalement le fumeur sentira le
besoin de tirer plus et plus fort. Résultat : un effet de soufflet
et par conséquent une température qui monte.
Messieurs, comme vous êtes tous de fins gourmets, je suis sûr qu’il
vous arrive de vous retrouver devant les fourneaux. Vous l’avez donc
dû constater vous-mêmes : en cuisine rien ne brûle aussi cruellement
la peau que des éclaboussures de sucre caramélisé. A côté de ça, une
éclaboussure de graisse bouillante est une douce caresse. Or, voilà
que pendant que vous fumez tranquillement votre aro, vous êtes en
train de caraméliser du sucre. Bref, dans votre pipe ça chauffe
ferme. Et c’est exactement pareil pour les virginias qui sont les
tabacs qui contiennent le plus de sucres naturels. Ajoutez à cela le
fait que la plupart des virginias ou virginia/perique sont livrés
sous forme de broken flakes, de flakes, voire de curlies et de plugs,
des coupes dont la combustion constitue pour un néophyte un
challenge autrement plus coriace qu’un ready rubbed classique ou
qu’un scaferlati, et vous comprendrez aisément que la combinaison
d’une température élevée et d’un tirage trop fréquent et trop
intense est la parfaite recette pour un désastre.
Mais il y a autre chose. Il y a le pH du tabac. Chaque tabac est
soit plutôt acide, soit plutôt alcalin et ce sont les tabacs
alcalins qui, en théorie, tendent à provoquer une sensation de
morsure et d’irritation. Ces tabacs alcalins, ce sont les tabacs qui
contiennent peu de sucre naturel. Le burley avec son caractère raide
et monacal ne contient que 0,2% de dextrose. C’est donc le tabac
alcalin par excellence. Or, il s’avère qu’à condition de le fumer
tout doucement pour qu’il couve plutôt qu’il ne brûle, le burley
n’agresse nullement la langue. Et c’est pareil pour le semois par
exemple, lui aussi pauvre en sucre. Le virginia, et notamment le
virginia blond, se trouve à l’opposé du spectre : avec un taux de
dextrose qui dépasse les 20%, c’est le tabac le moins alcalin et le
plus acide. Je sais, à première vue c’est un incompréhensible
paradoxe : plus un tabac contient du sucre, plus il est acide.
Sachez que le sucre peut cacher une acidité très élevée. Le vin par
exemple est en réalité plus acide que le jus d’orange. En théorie,
les tabacs acides devraient causer le moins d’irritation. Or, la
réalité est toute différente. Vu leur importante teneur en sucre,
les virginias se consument d’office à une température plus élevée
qu’un tabac alcalin comme le burley. Et plus la température de la
fumée, qu’elle soit acide ou alcaline, grimpe, plus la fumée perd
son caractère acide pour devenir alcaline. Bref, la température de
combustion élevée du virginia ne cause pas uniquement une sensation
de brûlure de la langue à cause de la chaleur, elle provoque
également une réaction chimique qui augmente l’alcalinité de la
fumée qui, elle à son tour, suscite l’irritation de la langue.
Vous l’aurez compris, quel que soit le tabac que vous fumiez, pour
éviter la morsure, il faut à tout prix veiller à tirer le plus
posément possible. Le tabac ne doit pas brûler, il doit couver. En
outre, tout débutant a intérêt à éviter les aromatiques et les
virginias et à choisir un tabac naturel, assez sec et en coupe
relativement fine.
Pour terminer, il faut quand même ajouter que, quoi que vous
fassiez, certains mélanges, voire la quasi totalité de la production
de certaines marques mordent la langue. Parfois même comme des
chiens enragés. En effet certains blenders se servent de tabacs de
piètre qualité et qui manquent de maturité, ce qui les rend
agressifs et caustiques, tout comme il y en a qui imprègnent leurs
mélanges d’une sauce sirupeuse qui au fumage s’avère infernale.
2. La pipe
Dissipons d’emblée un malentendu. Il arrive qu’on tombe sur une pipe
exécutée dans les règles de l’art et qui, pourtant, a tendance à
surchauffer, même dans des mains expertes. Ce phénomène n’a
strictement rien à voir avec celui qui nous intéresse. Dans ce cas,
c’est le bois qui chauffe anormalement, la plupart du temps parce
qu’à l’intérieur, il présente quelque vice caché comme une crevasse
ou un minéral métallique. Ce n’est pas pour autant que la
température de la fumée soit excessive. Ceci dit, il va de soi qu’il
est également possible d’avoir une pipe dont à la fois le tabac et
le bois surchauffent à cause d’une exécution problématique du
passage d’air. Tout passage d’air trop étroit ou présentant des
aspérités ou des constrictions oblige le fumeur à tirer fréquemment
et plus fortement, ce qui, bien évidemment, attise le feu. Le tabac
brûlera donc à une température trop élevée. Ce genre de pipe
nécessite une intervention : il faut repercer le passage d’air sur
toute sa longueur, c’est-à-dire qu’il faut augmenter le diamètre du
perçage dans la tige, le floc et le tuyau. En principe cette
opération doit résoudre le problème.
Contrairement aux conseils donnés ici et là, je recommande aux
fumeurs inexpérimentés une pipe aux parois peu épaisses. Trop de
fumeurs sont convaincus qu’ils fument à une température idéale pour
la simple raison qu’en se servant de bouffardes aux parois XL, ils
ne sentent pas au toucher que leur pipe et donc leur tabac chauffent
trop. A l’opposé, une pipe au foyer plus mince oblige le néophyte à
prendre conscience de la chaleur que produit le tabac, ce qui
l’incitera à tirer plus calmement et moins fréquemment. Qu’en est-il
de la longueur de la pipe ? Il semble logique de supposer que la
fumée qui traverse une pipe longue arrive plus fraîche en bouche que
celle qui passe à travers un brûle-gueule. Peut-être que c’est vrai
pour une churchwarden au tuyau extra long et à condition que ce
tuyau soit parfaitement bien percé, mais des tests au cours desquels
on a mesuré la température de la fumée qui sortait de diverses pipes
de longueur différente, ont prouvé que la différence de température
était négligeable.
Certains fumeurs adorent les P-lips, les becs de chez
Peterson qui orientent la fumée vers le haut du palais plutôt que
vers la langue. Ainsi la fumée se disperse librement dans la bouche
au lieu d’être canalisée sur le dessus de la langue, ce qui diminue
sensiblement le risque de tongue bite. De cette observation
nous pouvons déduire, même pour les becs traditionnels, un important
principe : il faut éviter de concentrer la fumée sur un point de la
langue. Par conséquent, mieux vaut éviter les becs qui pour toute
ouverture présentent une simple sortie cylindrique. Il va de soi
qu’un bec percé en V avec une sortie large et bien ouverte disperse
mieux la fumée.
Bien que personnellement, je ne sois absolument pas fan des pipes
équipées d’une chambre 9mm, l’objectivité m’oblige à mentionner que
les adeptes du système inventé par Vauen affirment en unisson que le
filtre 9mm adoucit la fumée et la rend moins agressive. Pour eux,
c’est donc une arme efficace dans la lutte contre le tongue bite.
Je ne le nie pas, même si je ne considère pas ce système comme un
remède miracle dont on peut attendre monts et merveilles.
Si vraiment, malgré moult essais, votre langue continue à être
irritée par la chaleur de la fumée d’une pipe conventionnelle, il
vous reste un seul recours : une pipe à chambre de condensation. La
plus célèbre et la plus répandue, c’est la gourd calabash
dans laquelle la fumée stagne et refroidit dans la gourde avant de
passer dans le tuyau. Evidemment, vu son côté peu pratique, ce n’est
pas une pipe pour toutes les occasions. Heureusement, tout récemment
certains pipiers comme Tom Eltang, Rolando Negoita, Georgi Todorov,
Maigurs Knets ou Dirk Claessen se sont mis à proposer des pipes en
bruyère nettement moins encombrantes basées sur le même principe :
la tige surdimensionnée évidée sur toute sa longueur héberge une
chambre de condensation qui fonctionne comme une gourde. Pour les
désespérés, c’est à essayer, même si, évidemment, il n’y a pas de
garantie.
3. Le fumeur
Ma langue ne supporte pas toute une série de mélanges de chez Mac
Baren et je ne suis pas le seul dans ce cas. Pourtant, depuis des
décennies Mac Baren a des dizaines de milliers de clients satisfaits
et fidèles. Cela prouve qu’en matière de tongue bite, la
chimie corporelle personnelle et certaines sensibilités ou allergies
individuelles jouent un rôle non négligeable. Il convient donc d’en
tenir compte et de partir à la recherche des marques et des mélanges
que votre langue accepte sans protester. Ceci dit, il existe
malheureusement des fumeurs dont la langue est tout simplement
extrêmement sensible, quel que soit le tabac qu’ils fument. A ces
malchanceux-là, je déconseille de fumer en calant la pipe entre les
dents. Mieux vaut la garder en main et n’introduire le bec dans la
bouche que pour tirer.
Par ailleurs, il va de soi que si vous ne calez pas toujours le bec
au même endroit de votre bouche, mais que vous changez régulièrement
de position, la fumée n’agressera pas tout le temps le même endroit
de votre langue et de vos muqueuses. Ainsi vous diminuerez
sensiblement le risque de brûlures.
En nettoyant votre pipe après chaque fumage et en la reposant pour
qu’elle sèche, vous mettez toutes les chances de votre côté. Parce
que c’est un fait : une pipe sale et humide provoque des irritations
de la langue. Apprenez également à fumer sec, parce que, outre le
fait qu’une coulée de jus qui atteint votre bouche, a un goût
absolument immonde, ce jus amer et caustique tourmente la langue.
Et puis, bien évidemment, il y a votre maîtrise de l’art du fumage.
A commencer par le bourrage. Dans ce domaine il est impossible de
décrire comment il faut faire exactement, puisque tellement de
variables entrent en jeu, à commencer par la coupe et l’hygrométrie
du tabac. Et puis, il y a diverses méthodes de bourrage qui toutes
ont du mérite. A vous d’adopter celle qui vous convient le mieux.
Tout ce que je peux faire, c’est de vous mettre en garde : il faut
éviter à tout prix que le bourrage soit trop dense. Dans ce cas,
l’apport insuffisant d’oxygène fera que le tabac se consumera
difficilement et, en outre, le tirage sera si mauvais que vous serez
forcé de tirer beaucoup trop fréquemment et beaucoup trop fort. Mais
attention, cela ne veut pas dire qu’il faille un bourrage
extrêmement léger. Le flux d’air qui à chaque aspiration traversera
librement votre foyer, attisera le feu.
Bien que je l’aie déjà mentionné plusieurs fois, je répète en guise
de conclusion le conseil de loin le plus important : il faut fumer
posément, par petites bouffées plutôt que par profondes aspirations,
en espaçant le plus possible les aspirations nécessaires pour que la
pipe ne s’éteigne pas. Si le tabac couve plutôt qu’il ne brûle, la
fumée qui atteindra vos papilles gustatives non seulement sera peu
agressive, en plus, ce sera seulement alors qu’elle dévoilera la
complexité et les subtilités de votre tabac. Seulement voilà, mêmes
armés de tous ces bons conseils, il ne faut pas espérer atteindre le
Walhalla en l’espace de quelques pipées. Ca demande du temps.
Beaucoup de temps. N’abandonnez donc pas trop vite. Il y a de
l’espoir.
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