|
|
|
par Erwin Van Hove |
|
30/03/09 |
|
Un demi-siècle plus tard, le nombre d’ateliers a été décimé. Il ne reste de ce monde effervescent que des vestiges. Bien sûr, il y a toujours le musée, mais quiconque s’intéresse de près à l’histoire de la pipe de Saint-Claude, bute sur un manque évident de chroniques et de témoignages. Alors que les sagas de la pipe britannique, italienne ou scandinave sont passablement bien documentées, Saint-Claude manque cruellement d’historiens. Une recherche en ligne ne rapporte que quelques maigres clichés et généralités. Et c’est pareil pour les figures emblématiques de la pipe : on peut en apprendre plein de choses sur Sixten Ivarsson, Bill Taylor ou Tom Eltang. Mais que savez-vous au juste sur Gérard Lacroix, Emile Vuillard, André Waille, Jacky Craen ou Gérard Chapel ? Pas grand-chose, je présume. Et c’est dommage. Et totalement incompréhensible. Saint-Claude ne dispose-t-elle pas d’une confrérie dont la seule et l’unique raison d’être, c’est la défense et l’illustration de la pipe sanclaudienne ? Or, à l’ère digitale, cette confrérie a-t-elle lancé un site web pour présenter et promouvoir ses maîtres-pipiers et ses MOF, pour retracer l’histoire de l’industrie qu’elle représente, pour brosser les portraits des personnages qui ont marqué un siècle et demi de savoir-faire jurassien, pour exhiber fièrement des images des chefs-d’œuvre passés et présents, pour faire du marketing ciblé et efficace ? Du tout. Apparemment ces braves gens doivent se dire qu’en matière de promotion et de relations publiques rien ne vaut une assemblée de bonhommes en habits moyenâgeux qui tiennent des discours, puis qui cassent la croûte ensemble. Quoi qu’il en soit, n’est-il pas étonnant que lorsqu’on tape dans Google le nom de Pierre Morel, pourtant sans conteste le pipier vétéran le plus actif et le plus célèbre de France et de Navarre, on ne trouve strictement rien ? Pas un seul article, pas une seule interview digne de ce nom. |
|
|
|
|
|
Né en 1949 à Saint-Claude, le petit Pierre était destiné à travailler dans la pipe. Depuis son arrière-arrière-grand-mère qui était polisseuse chez Jeantet-David jusqu’à son grand-père monteur et son père pipier, quatre générations l’avaient précédé dans cette voie. Pas étonnant donc que le gosse traîne dans les ateliers qui à cette époque pullulent dans la ville jurassienne. Partout il voit travailler une suite interminable de pipiers chevronnés, ce qui fait que quand son père commence à lui donner des ébauches grossières à façonner et à finir, il sait s’y prendre. Déjà. Quand Pierre Morel Junior parle de son père, on sent une sincère admiration : Mon père était un artiste à tous les sens du terme. Il avait fait les Beaux Arts, il y avait enseigné. Tout était facile pour lui et il ne comprenait pas qu’on puisse galérer devant tel ou tel boulot. Ce n’était pas un commode. Adolescent, Pierre Morel se met à fumer la pipe pendant ses années d’internat. Pour faire le mariole, ajoute-t-il. De ces jours-là il se rappelle surtout l’Amphora rouge et les Mixture et Dark Twist de McBaren. Aujourd’hui, il apprécie particulièrement les flakes et notamment le Stonehaven d’Esoterica fait à partir d’un virginia très foncé et huileux, ce qui n’empêche pas que le soir avec un bon whisky il aime un latakia viril comme l’Elephant Dung de Synjeco. |
![]() |
|
|
|
|
|
|
En interrogeant Pierre sur ses pipes, j’apprends qu’il travaille avec de la bruyère de différentes origines : Italie, Corse, Maroc, Espagne. Et au moment de la mise en ligne de cette interview, il a rendez-vous chez Mimmo pour une commande de 200 plateaux. Son bois, il le sèche à température constante et dans un léger courant d’air. En fonction de la pipe qu’il veut tailler, Morel emploie soit un plateau soit un ébauchon. Selon lui un bois flammé large produirait une fumée plus douce qu’un parfait straight grain, mais il ajoute que le diamètre et la qualité du perçage jouent également un rôle déterminant. Justement ça m’intéresserait de savoir de quel diamètre sont percés ses tiges, ses flocs et ses becs. Encore une réponse lapidaire : Mes pipes se fument bien. Décidément Morel n’aime pas parler technique. Dieu sait pourtant qu’il me confie volontiers son exaspération à chaque fois qu’il est confronté dans un forum à l’ignorance crasse de ceux qui, pourtant, se sentent appelés à commenter les méthodes de production d’une pipe. En revanche, il veut bien me faire part de l’épaisseur de ses becs : autour de 4mm pour l’ébonite et le cumberland et environ 4,2mm pour l’acrylique. Il spécifie par ailleurs que personnellement il préfère le cumberland et que 99% de sa production est équipée d’un tuyau entièrement fait main. Pour conclure, il ajoute : un bec adapté à sa dentition est le plus important. |
|
Autre phénomène sur lequel je sollicite l’avis de Pierre : un paradoxe étonnant. Alors que depuis des décennies l’industrie pipière a du plomb dans l’aile et se voit forcée de travailler avec de moins en moins de personnel, le nombre d’artisans indépendants ne cesse de croître. Alors, qu’est-ce qui explique que les artisans semblent pousser comme des champignons ? La plupart des soi-disant artisans ont un boulot stable, à côté. Tu le sais mieux que moi. Et il est plus facile de faire une pipe qu’un couteau par exemple. La plus conne des poules est capable de pondre un œuf. Ceci dit, il est évident qu’il y en a également qui sont doués. Quand je demande à Pierre si selon lui l’industrie pipière a encore un avenir, vu l’incessant déclin du nombre de fumeurs de pipe, il me rassure : Bien sûr qu’il y a un avenir. Il se vend quand même beaucoup de bas de gamme à tous ceux qui veulent fumer autrement que la clope. Ensuite c’est aux pipiers et aux détaillants de les diriger vers le beau. Récemment Morel s’est informatisé et a ainsi découvert les forums consacrés à la pipe. Pour terminer, j’aimerais donc savoir ce qu’il pense de ces groupes de discussion. Mine de rien, ça m’a beaucoup apporté, même si je hurle devant mon écran quand je lis des conneries énormes. Ca m’a apporté des amitiés, des remises en question et pas mal de rigolades. Par contre, comme je me suis déjà fait lyncher par des gens qui croient en savoir plus long que moi, je ne poste quasiment plus. Je suis le conseil de Guillaume Laffly : je zappe. Au moment de lui soumettre mon questionnaire, j’avais indiqué à Pierre qu’il avait bien évidemment le droit de ne pas répondre à certaines questions. Si parfois ses répliques ont été plutôt lapidaires, Morel n’a esquivé aucune question, a fait preuve de franchise et a eu la bonté de lire et approuver mon texte avant la publication. Je l’en remercie cordialement. Si au terme de cette interview, il vous prend une irrésistible envie de vous offrir une Pierre Morel, vous pouvez vous adresser directement à l’artisan ou jeter un coup d’œil sur le stock du seul commerce sanclaudien en ligne qui propose des Morel : http://www.pipe.fr/boutique/recherche_resultats.cfm?code_lg=lg_fr&marque_nav=5 |
![]() |
|
|
|
|
|
|