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Un mythe n'est pas une chimère |
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par Erwin Van Hove |
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18/11/06 |
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Du pain, du vin, du broussin C’est la bruyère, pas la marque. Voilà la conclusion du célèbre et brillant article de Fred Hanna Myth of Brand and Maker in Pipe Smoking (http://www.naspc.org/brandmyth.htm). Monsieur Hanna y attirait l’attention sur l’analogie entre racines de bruyère et ceps de vigne. C’était d’ailleurs avec plaisir que j’avais noté qu’il introduisait dans le vocabulaire de la bruyère ce concept phare de la viticulture française : terroir, un vocable désignant un amalgame complexe de composition du sol, exposition au soleil, conditions climatiques et environnementales. Tout comme une vigne, l’arbuste qu’est la bruyère vit pendant des décennies dans un sol à nul autre égal, avec ses nutriments, minéraux, oligo-éléments et ferments spécifiques, et dans des conditions atmosphériques particulières. Hanna nous rappelait d’ailleurs judicieusement que des analyses scientifiques du substrat bourguignon ont prouvé pourquoi telle parcelle produit des bouteilles de €300, alors que le même pinot noir planté à peine 50m plus bas sur la même pente, se vendra à €50 : la composition des substrats présente de surprenantes et fondamentales divergences. Malgré leurs origines communes, ces ceps vivent dans des conditions foncièrement différentes. Et monsieur Hanna de se demander pourquoi ce serait différent pour deux bruyères.
Dès lors Fred Hanna avait formulé deux conclusions
incontestablement logiques. D’abord, c’est une illusion que de penser
que c’est le pays, voire la région d’origine qui détermine le goût de la
bruyère. Cela explique d’ailleurs pourquoi ni les fumeurs les plus
chevronnés, ni les pipiers expérimentés, ni les commerçants spécialisés
ne réussissent à reconnaître à sa saveur l’origine d’un plateau. Chaque
ébauchon a donc sa propre personnalité. Ensuite, et c’est encore plus
important, puisque chaque bloc de bruyère a des caractéristiques tout
individuelles, il est exclu que tel pipier ou telle marque arrivent à
produire avec consistance des pipes ayant un goût et des
caractéristiques au fumage typiques et reconnaissables. C’est la
bruyère, pas la marque. |
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Est-ce qu’en développant cet argument, j’essaie de prouver que toute bruyère est standardisée et dès lors produira la même saveur ? Bien sûr que non. Nous constatons tous qu’il y a des différences. Nous savons tous que des facteurs tels que l’âge ou la porosité jouent un rôle, ou qu’il y a des différences de qualité entre plateaux et ébauchons. Et certains parmi nous sont convaincus que le processus de bouillissage, la durée de séchage, le traitement de la bruyère par le pipier, la maîtrise technique et les idiosyncrasies de telle marque ou de tel artisan ont une influence. Et même si nous sommes convaincus qu’en fin de compte, tout est dans la bruyère, comme le préconise Fred Hanna, peut-être que ce n’est pas exactement pour les raisons mentionnées dans son article. Artisan pifier Je me le suis souvent demandé. Si vraiment tout est dans le bloc de bois individuel, alors pourquoi est-ce que mes médiocres papilles gustatives décèlent un goût similaire dans toutes mes Butz-Choquin, alors que la marque sanclaudienne emploie de la bruyère de diverses régions et donc de dizaines de terroirs différents ? Et pourquoi est-ce que la saveur que produisent mes Morel et mes Genod me rappelle celle de mes BC ? Et comment se fait-il qu’un ébauchon tourné chez Butz-Choquin, puis revendu à Dunhill, finira par produire un goût qui sera nettement différent de celui produit par un ébauchon de la même série, mais monté et fini à Saint-Claude ?
Avant de continuer, permettez-moi de vous raconter une petite anecdote
qui a le mérite d’avoir suscité ces quelques piètres réflexions que je
vous soumets. |
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Comment pouvait-il prédire avec une telle certitude que ce bloc de bois donnerait naissance à une pipe au goût sublime ? Et bien, me répondit-il, parce que pendant qu’il faisait ses perçages, il l’avait senti ! J’étais abasourdi. Il était capable de le sentir !? Je lui demandai donc de m’expliquer ce qu’il voulait dire au juste. Il me raconta alors que quand il perce ses têtes, il distingue quatre odeurs différentes qui sont annonciatrices de la saveur que produiront les pipes finies.
En perçant ma pipe, Marco avait senti une odeur alléchante de pain sortant du four.
Je n’en revenais pas. Je contactai une douzaine de
pipiers des deux côtés de l’Atlantique à la recherche d’une
confirmation. Et en effet, bien que quelques-uns me répondirent qu’ils
étaient incapables de trancher, soit qu’ils souffraient d’un sens
olfactif sous-développé, soit qu’en travaillant, ils fumaient sans
cesse, une nette majorité se déclarait d’accord avec Marco. Ceci dit, il
y avait deux versions : des artisans tels que Cornelius Maenz, Darius
Christian et Will Purdy avaient eux aussi remarqué l’odeur de
boulangerie, alors que d’autres me disaient que leur expérience
personnelle les avait amenés à penser que moins un bloc de bois
produisait d’odeur, mieux ça valait. Quoi qu’il en soit, de toute
évidence du bon bois ne sent pas le bois ! Vous restez sceptique,
n’est-ce pas ? Vous savez que le poids, la densité et la couleur du bois
permettent de juger de sa qualité. Certains parmi vous se fient même à
leurs oreilles : si la bruyère produit ce fameux ping, un bruit
quasi cristallin, elle est excellente. Mais juger avec le pif ! Voyons !
Et bien, permettez-moi de citer ce qui est écrit sur le site web de
Paolo Becker : Même l’odeur est un critère pour évaluer la bruyère.
Allumer un coin d’un plateau permet de sentir la légère fumée qui s’en
dégage. L’arôme sera identique à celui que produira la pipe finie.
Et ces paroles ne sont pas celles d’un farfelu déphasé. Il s’agit là de
solides connaissances que lui a transmises son pipier de père qui à son
tour les avait apprises du vieux maître italien Domenico Grenci.
D’ailleurs d’autres pipiers m’ont raconté qu’ils allument la bruyère ou
qu’ils passent une lime dessus afin d’évaluer l’odeur. Bref, il semble
que ces différentes techniques reviennent toutes à ce que Paolo Becker
m’a confié : Quand on fait monter la température de la bruyère, elle
livre ses secrets. Rainer Barbi va même plus loin. Et Dieu sait que
Barbi se connaît en bruyère. Ayant vécu pendant 18 ans en Grèce, il a
passé pas mal de temps dans la compagnie des récolteurs et des coupeurs
de bruyère. Et jusqu’à ce jour, il sélectionne personnellement tous ses
plateaux. Lorsqu’un homme avec tant d’années d’expérience accepte de
partager son savoir, ouvrons grand les oreilles : Les sommités de
l’artisanat pipier qui visitent les coupeurs, sélectionnent leur bois en
se fiant à leur nez. Bien sûr, il y a la coupe et la sécheresse, le
grain et les imperfections, mais le plus important, c’est cette odeur si
nette et merveilleuse de bruyère bien bouillie. Je ne dois pas percer le
bois pour en juger l’odeur. A l’instant même où je sors un plateau de
mon stock, je peux prédire s’il produira une pipe bonne sans plus ou
bien s’il donnera naissance à un extraordinaire outil de fumage.
Etonnant, non ? |
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Si tout est dans la bruyère, comme le dit Fred Hanna,
ce n’est certainement pas dans l’odeur et le goût que lui a conférés le
terroir dans laquelle elle s’est battue pour survivre. Au contraire.
Nous venons de le constater : des pipiers vedettes comme Larry Roush et
Trever Talbert emploient des traitements spéciaux pour extraire le plus
possible de liquides du bois. D’autres artisans comme Bill Taylor ou Lee
von Erck chassent ces liquides au moyen de bains d’huile. Bref,
peut-être serait-il plus correct de dire que tout doit sortir de la
bruyère. Par ailleurs, l’adage répété sans cesse par Fred Hanna c’est
la bruyère, pas la marque, contient un paradoxe évident. Selon lui,
les fanas de pipes haut de gamme surestiment l’importance du pipier,
puisque la qualité de fumage d’une pipe est avant tout déterminée par le
caractère individuel du plateau dans laquelle la pipe a été taillée. |
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Comme la chemise de l’archi-duchesse ?
La plupart des marques et des artisans sèchent leur
bruyère à l’air libre. Certains le font pendant quelques mois, maximum
un an, d’autres pendant plusieurs années, quelques-uns même pendant 15 à
25 ans. Le nombre d’années de air curing est parfois employé
comme argument publicitaire. Plus c’est sec, mieux c’est.
Pendant des années, j’ai cru à ce slogan.
Il paraît logique, non ?
Est arrivé le jour où j’ai commencé à me poser
des questions. La bruyère est un produit méditerranéen. Alors pourquoi,
dès le début de la riche histoire de la pipe en bruyère, les meilleures
pipes ont-elles été produites dans les montagnes pluvieuses de
Saint-Claude, dans les brumes du Royaume-Uni, dans la Scandinavie
enneigée et dans le climat maritime de lieux tels que Pesaro et Recanati ?
Remarquez qu’il y a des pipiers en Grèce ou en Espagne et même du côté
africain de la Méditerranée, mais jouissent-ils d’une solide
réputation ? Je ne crois pas nécessaire de répondre à cette question.
Mais n’est-ce pas surprenant ? Ils sont en mesure de sélectionner sur
place les meilleures bruyères et en plus ils vivent dans un climat qui
leur permet de sécher parfaitement bien leur bois. Et cependant… Passons
à un autre mystère. A l’époque où les pipiers français travaillaient
encore avec du bois sorti de leur colonie algérienne, pourquoi
optèrent-ils pour un séchage dans des granges ouvertes dans le climat
jurassien frais et humide, alors qu’ils auraient pu sécher leur bruyère
dans l’Algérie chaude et ensoleillée ? |
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Si certains pipiers stockent leur bruyère dans des endroits clos à air conditionné où règne une température constante, la majorité des artisans conservent leur bois dans un endroit sombre sans conditionnement. Les blocs sèchent de l’extérieur vers l’intérieur à un rythme d’environ 2,5cm par an. Au début il n’y a aucun échange : le taux d’humidité contenu dans le bois est tellement plus élevé que celui de l’air environnant, que naturellement il n’y a qu’un seul transport de liquides, notamment en direction de l’extérieur du bois. Mais dès que le bois a suffisamment séché pour atteindre un taux d’humidité égal à celui de l’environnement, un changement fondamental a lieu : l’humidité de l’air ambiant commence à être absorbé. Le bois a des capillaires qui sont très efficaces pour transporter des liquides, puisque c’est justement leur tâche. En plus, la migration de liquides et de matières dissoutes sera toujours bidirectionnelle. Cette leçon, un coupeur de bruyère italien l’a apprise à son dam. En vue de rendre le procédé de bouillissage plus rentable, il avait décidé d’employer l’eau de la rivière qui passait devant sa scierie. Une fois bouillis, ses blocs de bois produisaient une odeur désagréable. Un mystère. Jusqu’au jour où il découvrit que l’eau contenait des produits chimiques en provenance d’une usine en amont. Ils avaient pénétré le bois. Un phénomène similaire se produit lors du séchage du bois : pendant que la sève s’évapore après avoir fait le voyage vers l’extérieur, de l’air humide est absorbé et se déplace en sens inverse vers le cœur de la bruyère. Comme le bois est conservé dans un environnement non conditionné, il est exposé à l’influence de la succession des saisons et des variations de température et d’humidité. |
![]() on fait bouillir la bruyère (site Romeo Briar) |
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D’accord, me direz-vous, admettons que la bruyère
dûment séchée ne soit peut-être pas aussi sèche que nous le pensions au
premier abord, parce qu’elle absorbe l’humidité de l’air ambiant. Et
alors ? Et bien, il se pourrait que c’est justement à cause de cela que
rien ne goûte comme une Castello, si ce n’est une autre Castello, et que
les Genod et Morel taillées dans du bois qui a été stocké dans le même
air jurassien que la bruyère employée chez BC, tendent à produire un
goût similaire à celui des Butz. Et il se pourrait que ce soit la raison
pour laquelle un ébauchon tourné à Saint-Claude, puis envoyé aux
ateliers de Dunhill, produira une pipe dont la saveur se distingue de
celle de sa sœur jumelle montée et finie dans le Jura. Cela expliquerait
également pourquoi quand nous passons des vacances dans quelque lieu de
villégiature exotique, soudain nos pipes favorites se mettent à produire
un goût que nous ne leur connaissions pas. Cela nous permettrait même de
comprendre comment ça se fait que même les coupeurs et les pipiers
n’arrivent guère à déceler des différences gustatives entre deux blocs
d’origine différente. Vous ne suivez plus, là ? Ca mérite en effet
quelques explications. |
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Admettons qu’en effet le goût d’une pipe soit influencé par le séchage et les caractéristiques organoleptiques de l’air ambiant et par des traitements particuliers comme le oil curing et les recettes de préculottage. Ne serait-il pas logique alors de présumer que tous ces facteurs n’exercent une influence que pendant les tout premiers fumages ? Une fois la pipe rodée, c.-à-d. dès que le culot recouvre le foyer, toutes ces éventuelles influences ne seraient-elles pas bloquées ? Des observations empiriques semblent réfuter cette hypothèse. Un culot est poreux et par conséquent perméable en l’un et l’autre sens. La porosité naturelle et la capacité des capillaires de transporter des liquides ne sont donc en rien affectées par la présence d’un culot. Cela explique pourquoi une Savinelli Corallo naturelle ou une Dunhill Tanshell continuent à foncer, même après qu’elles ont été culottées : des jus réussissent toujours à atteindre l’extérieur du fourneau. Il y a quelques années, j’ai acheté sur le web une Bengt Carlson estate. Quand elle est arrivée, l’odeur qui s’en dégageait, m’écoeurait. Le propriétaire précédent l’avait dédiée à des tabacs que je déteste : les plugs en provenance du Lake District avec leur si typique odeur savonneuse. J’enlevai donc le culot jusqu’au bois vierge, j’appliquai deux fois le traitement sel/alcool et je passai une heure entière à nettoyer le tuyau et la tige. L’odeur était moins marquée, mais elle était toujours là. Je décidai donc de la fumer pendant un mois avec du latakia pur pour chasser les derniers relents. La pipe développa un nouveau culot. Un culot de latakia. Toutefois, je continuais à déceler le parfum auquel je suis si allergique. Bref, le culot ne scelle absolument pas la bruyère. Toutes les observations, réflexions et hypothèses que j’ai formulées ci-dessus, mènent-elles fatalement à une conclusion claire et nette et à une théorie irréfutable ? Bien sûr que non. Dame Bruyère continue à se voiler de mystère. Il reste plein de questions sans réponses. Pourquoi la bruyère de Marco sentait-elle le pain frais ? Et pourquoi ce bloc-là produit-il une saveur si particulière ? Nous ne le savons toujours pas. Cependant, je continue à croire qu’il y a suffisamment d’éléments pour supposer que le traitement et le séchage de la bruyère sont aussi prépondérants que la bruyère elle-même. Et que l’air avec ses caractéristiques organoleptiques locales est peut-être aussi important que le bois. Et si c’est le cas, alors la marque compte autant que la bruyère ! Mythifié ou mystifié ?
Or, c’est justement l’assertion que Fred Hanna a
réfuté dans son article : Chaque pipe se fume différemment en
comparaison avec d’autres de la même marque ou d’une marque différente.
Et donc selon monsieur Hanna, il est illusoire de penser qu’une
Chonowitsch est par définition un outil de fumage supérieur, ou que
toutes les Dunhill ou Castello sont d’excellentes pipes avec des
caractéristiques au fumage typiques pour la marque. Bien évidemment la
conclusion de Hanna est correcte. Qui oserait prétendre le contraire ?
Tout amateur de pipes a déjà connu des déceptions et des surprises. En
effet, pas chaque Jess sans exception ne garantit une expérience de
fumage exquise et supérieure. Et pas chaque Dunhill sans exception
s’harmonise parfaitement avec votre latakia préféré. Et il se peut
parfaitement bien qu’au niveau gustatif votre humble Savinelli soit
aussi bonne que votre Castello Greatline Fiammata. Même meilleure. Je ne
le nie pas. |
![]() Jess Chonowitsch |
Serait-ce une coincidence que monsieur Hanna se concentre dans son article sur trois marques : Dunhill, Castello et Jess Chonowitsch ? Ou était-ce plutôt une décision consciente pour la bonne raison que lorsque des collectionneurs prétendent que certaines marques semblent produire une saveur typique, ce sont justement ces trois marques qu’on cite d’habitude ? Des fumeurs chevronnés me racontent qu’ils apprécient beaucoup leurs Tinsky et leurs Cavicchi. Ils applaudissent Stanwell pour son excellent rapport qualité/prix. De plus en plus de collectionneurs partagent avec moi leur admiration pour l’œuvre de Cornelius Maenz. Toutefois, aucun d’eux ne m’a jamais dit que les Tinsky, Cavicchi, Stanwell ou Cornelius Maenz produisent une saveur typique et reconnaissable. Apparemment le mythe de la marque ne s’applique qu’à certains producteurs. Et même parmi les fumeurs les plus élitistes. Expert en phénoménologie, Fred Hanna nous propose une explication logique du mythe qui continue à entourer certaines marques : nos perceptions sensorielles sont influencées, voire déformées par nos préjugés, nos suppositions et nos expériences antérieures. Nous croyons découvrir des traits de famille dans nos Castello, Dunhill et Chonowitsch puisque nous sommes influencés par ce que nous avons lu et entendu à ce sujet. Nous pensons être objectifs quand nous évaluons le goût d’une pipe, mais en vérité nous sommes à la merci de nos à priori et de nos attentes. Nous sommes les victimes de notre inconscient et de prophéties auto-réalisatrices. Il faut savoir que monsieur Hanna est docteur en psychologie. N’empêche que je trouve son argument plutôt faible. Et facile à réfuter. Même les fans les plus purs et durs de certaines marques, finissent tôt ou tard par revendre quelques exemplaires de leur collection. Pour la simple raison qu’ils jugent que telle ou telle pipe de cette marque les déçoit au niveau gustatif. Cela présuppose une attitude critique et une décision consciente et rationnelle. Apparemment, les à priori et les prophéties auto-réalisatrices ne marchent pas à tous les coups. Toutefois, monsieur Hanna persiste et à ses dires, une dégustation à l’aveugle nous ouvrirait les yeux et nous rendrait conscients de nos préconceptions. |
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Et puis, je voudrais ajouter ceci : je ne partage point la foi aveugle de Hanna. A mon avis, une dégustation à l’aveugle ne révèle pas La Vérité. Je dirai même plus : c’est un exercice passablement futile parce qu’il est tout sauf réaliste. Voici pourquoi. Un bon vin est fait pour être dégusté lors d’un repas convivial, en compagnie d’amis et non pas pour être jugé dans l’ambiance stérile d’une dégustation à l’aveugle. Dans la vie de tous les jours, quand nous partageons un vin, nous avons en effet des préjugés et des attentes. Et il est vrai que nous sommes influencés par l’étiquette et le prix, par la compagnie et l’ambiance, par nos goûts personnels et les commentaires des autres. On peut le regretter, mais c’est comme ça. Dans la vraie vie, quand nous débouchons un Château Margaux, nous sommes pleinement conscients du fait que ce vin complexe mérite toute notre attention. Par conséquent, nous ferons un effort pour nous concentrer afin d’apprécier à sa juste valeur ce vin. Parce que nous savons que cette bouteille a un potentiel de réelle grandeur. C’est exactement pareil pour les pipes. Nous ne fumons pas sans savoir ce que nous sommes en train de fumer. Et nous ne fumons pas toutes nos pipes de la même façon. Quand le matin je suis pressé, je bourre vite fait bien fait un de mes chevaux de bataille avant de me lancer dans la circulation stressante. Le soir, je prends le temps de choisir dans mes cabinets une high grade, de l’accorder avec un tabac âgé, de la bourrer et de l’allumer méticuleusement, de la traiter avec le respect et l’attention qu’elle mérite. Mes sens seront éveillés. Et fort probablement, dans ces conditions idéales, le fumage de cette pipe me satisfera nettement plus que celui du matin. Je découvrirai plus de nuances, une complexité plus grande. Et j’en viendrai à conclure que cette haut de gamme taillée par un de mes pipiers préférés me plaît davantage que la pipe du matin sortie de quelque fabrique. Parce que comme tout un chacun, je ne suis pas objectif. Parce que je suis humain. Et c’est précisément en tant qu’humain subjectif que je peux avoir l’intime conviction basée sur mon expérience personnelle, voire ma réalité personnelle, que certaines marques et certains artisans sont meilleurs que d’autres. Pour Fred Hanna, c’est donc un mythe. Pourquoi pas après tout ? Les mythes n’ont-ils pas été créés dans le but de révéler des vérités fondamentales, quoique subjectives ? |