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par Erwin Van Hove |
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23/02/09 |
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Je
m’étais promis de ne plus vous importuner avec des articles.
D’ailleurs je reste persuadé d’avoir fait le tour de ce sujet somme
toute modeste qu’est l’outil servant à brûler des feuilles de tabac
hachées. Et pourtant voilà que croulant sous le poids de mon armure
cabossée, je me hisse péniblement sur mon vieux destrier pour entrer
en lice dans le seul et l’unique but de défendre une fois de plus
l’honneur de ma Dulcinée tant aimée : j’ai nommé l’Artisan Pipier. |
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Tout récemment je suis tombé dans un forum sur une galerie d’images de pipes de Rainer Barbi. Elle avait suscité la réaction suivante : C'est beau et sûrement irréprochable, mais on paye aussi le nom ! C'est un choix. J'avoue préférer une belle Winslow Crown. Evidemment loin de moi la volonté de contester la liberté de préférer une modeste Crown à une œuvre du Kaiser de la pipe allemande. Ce qui, en revanche, me gêne dans ce genre de déclaration, c’est la suggestion que les clients d’un artisan de renom paient autant pour le prestige d’un nom que pour la qualité intrinsèque du travail livré. Le point d’exclamation trahit d’ailleurs une certaine indignation : il existe des pipiers éhontés qui monnaient sans gêne aucune leur réputation. Et leur clientèle ne vaut pas mieux : elle n’est pas dupe, non, elle fait le choix conscient de payer des montants obscènes pour le seul plaisir d’arborer une pipe qui sert à épater la galerie.
Personnellement j’ai toujours estimé que ce genre de commentaire
fait preuve de mauvaise foi. Et celui-ci, je le trouve
particulièrement aberrant. Et pour deux raisons. |
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En ce moment un pipophile passionné est en train de liquider sa collection entière. Il vend ses Brian Ruthenberg et ses Rad Davis, ses Larry Roush et ses Bruce Weaver, ses Tom Richard et ses David Enrique. Est-ce un hasard qu’il a décidé de ne conserver que ses deux Cornelius Mänz ? Un caprice d’élitiste ? Ou se pourrait-il qu’après avoir essayé et comparé des dizaines de pipes, la fine bouche ne garde que le meilleur ? Longtemps avant que monsieur Mänz ne soit devenu un pipier-star, j’ai dit et répété à qui voulait l’entendre que personne, mais alors personne, ne fait des tuyaux aussi parfaits que le jeune Allemand. Depuis, les prix moyens des Mänz se sont multipliés par un facteur 5. Une injustice ? Un scandale ? Absolument pas. Le marché a décidé. En se basant uniquement sur la qualité intrinsèque du travail de monsieur Mänz. Quand on s’offre une Mänz, on achète ce qui se fait de mieux. Le nom de Mänz est garant d’une qualité supérieure. Et ça se paie. Pourtant dans les forums on continue à portraiturer les pipiers haut de gamme comme des profiteurs cupides qui se font un fric indécent sur le dos des snobards aisés. Ce genre de vision des choses trahit une profonde ignorance. Il est donc grand temps d’expliquer combien vaut une pipe d’artisan. |
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Vous êtes-vous déjà demandé quels facteurs déterminent le prix de la pipe d’artisan que vous fumez ? A mon avis, il y en a six :
Examinons-les de plus près.
Imaginez-vous : vous êtes jeune et vous avez pris la décision de vouer votre vie professionnelle à la fabrication artisanale de pipes. Vous conviendrez avec moi que votre petit appart n’est pas exactement adapté à vos envies. Bref, il faudra louer soit une maison suffisamment spacieuse, soit un atelier. Résultat : un loyer mensuel nettement plus élevé. Il faudra ensuite emménager votre lieu de travail. Ce ne sera pas gratuit. Puis, il vous faudra un outillage performant : tours, machine à floquer, cabine de sablage, du matériel pour ébaucher, percer, poncer, teindre, polir, marquer votre nom. Un bel investissement. Il faudra chauffer et éclairer l’atelier, payer l’électricité que consomme votre bel outillage. Comme désormais vous êtes indépendant, il faudra songer à cotiser en vue de préparer votre retraite. Vous serez d’accord avec moi qu’il vous faudra également une assurance-maladie et une autre pour vous protéger contre les risques d’un accident de travail.
Vous faites partie de la génération digitale,
donc vous décidez de commercialiser vous-même les fruits de votre
travail. Vous avez donc besoin d’un ordinateur, d’une connexion
internet, d’un spécialiste qui crée et entretient votre site, d’un
appareil photo performant, d’une voiture ne fût-ce que pour vos
aller-retour entre votre atelier et le bureau de poste. Elle vous
servira d’ailleurs également pour vous rendre à des pipe shows en
Allemagne ou en Italie, parce que vous devez vous faire connaître.
Vous assumerez à ces occasions les frais d’hôtel et de restaurant.
Et c’est pareil quand vous parcourrez le bassin méditerranéen en
quête d’une source fiable de bruyère de qualité. Et si vous êtes un
tantinet ambitieux, vous aspirez bien évidemment à participer ne
fût-ce qu’à un seul show en Amérique, disons le Chicago Pipe Show.
Billet d’avion, frais de séjour, réservation de votre table,
consommations, risque de problèmes avec les douaniers américains
pour qui vous importez illégalement des produits finis. |
Tout outillé que vous soyez, vous ne pouvez pas
encore commencer à tailler des pipes. Il vous faut bien sûr des
plateaux. En vérité, il vous faut tout un stock de bruyère, vu
qu’elle doit sécher pendant des années. Un sérieux investissement et
un capital dormant. Pareil pour votre ébonite : soit vous achetez au
prix fort quelques mètres à un détaillant, soit vous commandez
directement chez le fabricant à un tarif nettement plus attractif,
mais alors il faudra accepter de vous faire livrer une quantité
impressionnante de barres de caoutchouc noir. Ah oui, mais vous
voulez également du cumberland. Rebelote. J’espère d’ailleurs pour
vous que vous compterez travailler avec un seul diamètre, sinon la
facture de votre commande risque d’être vraiment salée. Comme vous
avez l’ambition de vous tailler une place dans le créneau de la pipe
haut de gamme, il vous faudra également toute une pléiade de
matières décoratives : du bambou, de l’argent, des bois exotiques,
de la corne, de l’ivoire. Et, noblesse oblige, des pochettes chichi
de préférence en cuir cousu main. |
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Vous êtes doué et motivé et sans avoir l’expérience d’un Tom Eltang, vous maîtrisez quand même les aspects techniques, ce qui vous permet de travailler nettement plus rapidement que les petits amateurs. Ceci dit, vu vos ambitions, vous travaillez méticuleusement. A chaque étape de la production. En moyenne une pipe vous demande une journée de travail. Et sur les modèles compliqués que les collectionneurs vous commandent, vous passez parfois plusieurs jours, d’autant plus qu’après des heures de travail, il vous arrive de devoir jeter des pipes à moitié terminées lorsque soudain, au cours du ponçage, une faille apparaît. Cher lecteur, si vous estimez que là, j’exagère, je vous soumets quelques chiffres mentionnés par Rolf Rutzen dans son excellent livre Pfeifen. Il s’agit du nombre de pipes produites en une année : Jörn Micke : 20, Bo Nordh : 30, Lars Ivarsson : entre 50 et 80. OK, j’avoue : c’est le top absolu. Mais notre jeune pipier vise le créneau de la high grade typique. Voyons ça : Poul Ilsted ou Jim Cooke : 150, Rainer Barbi : 200, les deux pipiers de S. Bang : 500. Il en va tout autrement dans la moyenne gamme, comme chez les Italiens par exemple : Luigi Viprati, Claudio Cavicchi ou Marco Biagini produisent tous au-delà de 1000 pipes par an. |
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Jörn Micke |
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Après des années d’efforts constants, vous avez
enfin réussi votre pari : vous avez une réputation de pipier haut de
gamme. Vous êtes un nom. Et ce nom se paie parce qu’il est garant de
qualité. Cela a évidemment des conséquences : chaque pipe que vous
vendrez, sera soumise par son nouveau propriétaire à un examen
méticuleux. Pour le prix qu’il a payé, il attendra la perfection. Le
moindre détail qui ne correspondra pas à son attente, finira par
susciter son courroux. Le minuscule sand pit qu’il ne remarque même
pas sur une L’Anatra ou une Savinelli sera à ses yeux un cratère ;
dans le millimètre d’espace qui reste entre le floc et le fond de la
mortaise, il verra un gouffre ; si dans la courbe au col de cygne
que vous lui avez livrée, la chenillette ne passe pas aussi
facilement que dans une droite, il en fera un drame. Et il
n’hésitera pas à exprimer haut et fort dans les forums à quel point
vous l’avez déçu. Bref, à chaque vente, vous risquez votre
réputation. Pour seule protection, vous avez votre savoir-faire et
votre esprit perfectionniste. Prenez un pipier comme Jim Cooke, le
roi du sablage. De lui on n’accepte que des surfaces
époustouflantes. Par conséquent, il s’exécute et passe en moyenne
huit heures non pas sur une pipe, mais sur le seul sablage d’une
pipe. Pour protéger sa réputation et son nom. Faut-il alors
s’étonner du prix d’une Cooke sablée ? |
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Si vous avez attentivement suivi mes explications, vous savez déjà que tout artisan pipier doit faire de sérieux investissements, prendre en charge divers frais fixes et tenir compte, au moment où il fixe son prix, du coût de ses matériaux et de ses heures de travail. Vous avez également appris qu’un pipier qui vend en direct, perd énormément de temps. Qu’en est-il des artisans qui préfèrent vendre par le biais de distributeurs et de détaillants ? Bien sûr, un réseau pareil leur évite cette perte de temps et leur rend la vie plus facile. Mais ce confort a un prix : selon le nombre d’intermédiaires, le prix de vente d’une pipe peut doubler voire quadrupler. Cela étant, le pipier est obligé d’avoir des appétits modestes s’il ne veut pas que le client entrant dans une boutique spécialisée soit confronté à des prix inabordables. Quant au pipier qui opte pour une combinaison de vente en direct et d’un réseau de détaillants, il se retrouve devant un dilemme déchirant. Evidemment les détaillants ne veulent pas de concurrence déloyale de la part du pipier : il ne peut pas vendre moins cher qu’eux. Et comme ces détaillants appliquent une marge de 100%, soit le pipier leur fait une remise de 50% sur son prix de vente normal, soit, s’il ne leur fait pas cette remise, il doit s’engager à doubler les prix sur son site. Pour terminer, essayons de calculer objectivement le prix juste d’une pipe d’artisan. Pour cela je me base sur les données fournies par Rainer Barbi lors d’un entretien en 2003. Pour faire une pipe, Barbi emploie en moyenne deux plateaux de la meilleure qualité. €30 la pièce, ça fait donc €60. Pour le tuyau, les teintures, les matériaux pour poncer et polir, il compte €8. Tenant compte de sa production annuelle il calcule l’amortissement de ses investissements et ses frais fixes à €18 par pipe. Ca nous fait €86. Une pipe lui prend en moyenne une journée de travail. Il a la modestie de prendre comme tarif horaire le salaire minimum d’un ouvrier dans le bâtiment : €15. 8 fois 15 font 120. On en est désormais à €206. S’ajoutent à cela les trois heures par jour que Barbi s’occupe de son administration, des contacts avec ses clients et de diverses activités pour soigner ses relations publiques, telles des visites à des magasins ou des réponses à des questions posées dans des forums. €251. Pour finir, Barbi ajoute à ce prix 10% pour préparer sa retraite. Prix total de la pipe : €276. Je vous fais remarquer que ce prix ne tient pas compte des heures consacrées à la commercialisation en direct, puisque Barbi fait appel à un réseau d’importateurs, de distributeurs et de détaillants. Après que l’importateur a augmenté ce prix de sa marge qui vire entre les 80% et les 100% et que le détaillant a appliqué la sienne, voilà que le prix affiché dans le commerce a allègrement dépassé €1000 euros ou $1250. Et voilà pourquoi tant de gens prennent les pipiers pour des marchands de soupe à la cupidité indécente. |
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Et
puis, avant d’accuser d’avidité un pipier haut de gamme et de
chanter les louanges de l’altruisme d’un de ses collègues plus
démocratiques, faites le calcul suivant. Le prix de vente moyen
d’une Bo Nordh se situait autour de €5000. Mettons que le maître
recevait en mains propres la somme de €2500. Avec sa production
annuelle de 30 pipes, cela faisait au roi des pipiers un chiffre
d’affaires de €75 000. Accordons à Barbi un cachet moyen de €400 par
pipe. 200 pièces par an, ça représente donc un revenu brut de €80
000. Prenons maintenant des pipiers plus démocratiques comme Luigi
Viprati, Claudio Cavicchi ou Marco Biagini dont la production
annuelle dépasse les 1000 pièces. Supposons qu’en moyenne ils ne
reçoivent que €100 par pipe. Ca fait toujours un chiffre d’affaires
de €100 000. Rappelez-vous que Barbi estime ses frais de fabrication
à €86 par pipe. Bo Nordh, lui, n’employait que la crème de la crème
en matière de bruyère ; il était obsédé par la perfection et a dès
lors dû jeter pas mal de plateaux au cours de leur façonnage ; vu sa
production extrêmement limitée, l’amortissement de ses
investissements et ses frais fixes par pipe étaient nettement plus
élevés. Estimons donc ses frais de fabrication à €150. Quant aux
trois pipiers italiens, comme ils ne travaillent ni avec des
plateaux à €30 pièce, ni avec de l’ébonite allemande et comme leur
production est autrement plus élevée, il y a tout lieu de conclure
que leurs frais de production ne dépassent pas les €35. Nous pouvons
désormais calculer les bénéfices annuels respectifs avant taxes et
cotisations, cela s’entend : |
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Bo Nordh : |
(2500 – 150) * 30 | € 70 500 | |
| Rainer Barbi : | (400 – 86) * 200 | € 62 800 | |
| Artisans italiens : | (100 – 35) * 1000 | € 65 000 | |
J’espère que vous en conviendrez avec moi que ces résultats sont plutôt surprenants et donneront aux critiques des pipiers renommés matière à réflexion. |
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