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Il est très difficile, pour ne pas dire
impossible, de se représenter — à près de cinq siècles de distance —
l’impact que produisit la découverte des Amériques sur la conscience
européenne. On pourrait penser qu’à bien des égards seule une
rencontre avec une civilisation extraterrestre constituerait un "
choc des civilisations " comparable. Sans doute l’indifférence
a-t-elle sagement prévalu : après 1492, bien des gens sont nés, ont
vécu et sont morts sans savoir que l’Amérique existait et qu’elle
avait été découverte. Et même s’ils l’ont su, cette information n’a
affecté ni leur vie quotidienne, ni leur vision du monde, pas plus
que nos propres existences ne se trouvent modifiées à l’annonce de
la découverte d’une planète lointaine, fût-elle exactement semblable
à la nôtre.
Du Nouveau Monde, les navigateurs européens ont rapporté pêle-mêle,
de l’or, des maladies vénériennes (la syphilis était inconnue en
Europe) et des produits alimentaires ou agricoles nouveaux : entre
autres, le maïs, les haricots, la pomme de terre, la tomate et le
tabac. Les quatre premiers sont entrés dans nos vies et font l’objet
de la plus large approbation. Il n’y a jamais de campagne, dans la
presse écrite ou audiovisuelle, contre les haricots. Quand on parle
du maïs, c’est pour s’inquiéter du destin de ses variétés
génétiquement modifiées ; lorsqu’on évoque la tomate, c’est pour
déplorer son manque de saveur. Quant à la pomme de terre, le plus
humble des produits de la terre, on oublie généralement qu’on lui
doit d’avoir fait disparaître la famine en Europe.
Il n’en va pas de même pour le cinquième de ces produits, le tabac.
Des campagnes anti-tabac sont menées régulièrement et le moindre
paquet de cigarettes s’orne de mises en garde dont la typographie
imite habilement les faire-part de décès. Rien à voir avec la
parfaite innocence, la parfaite innocuité, de la tomate ou de la
pomme de terre. Notre société est très nettement polarisée entre
fumeurs et non fumeurs, et cette dualité ne s’exprime pas toujours
sans agressivité. Les non-fumeurs ont leurs raisons d’éviter le
tabac et les fumeurs ont les leurs pour pratiquer la tabagie. Un
fumeur donnera toutes sortes de justifications : le tabac apporte
une détente, coupe la faim, favorise la concentration, libère
l’esprit, etc. Mais à aucun moment, il faut le noter pour
commencer, on n’entendra un fumeur régulier ou occasionnel dire : "
Je fume parce que c’est bon pour la santé ! ". Il est évident pour
nous que le tabac est dangereux. Or, si nous remontons le cours du
Temps, en nous rapprochant de l’origine de la découverte de cette
plante, nous nous apercevrons qu’il n’en fut pas toujours ainsi.
Entre la Renaissance et nos jours, le discours littéraire ou médical
sur ce produit s’est radicalement transformé. Ce sont les
conditions, les circonstances de ce renversement, que nous allons
examiner.
Tous ceux qui ont lu le Don Juan de Molière savent qu’il s’ouvre sur
une didascalie et une tirade plutôt surprenantes, dont on comprend
mal ce qu’elles font là : " SGANARELLE, tenant une tabatière.
— Quoi que puisse dire Aristote et toute la Philosophie, il n’est
rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui
vit sans tabac n’est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et
purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la
vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne
voyez-vous pas bien, dès qu’on en prend, de quelle manière
obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d’en
donner à droite et à gauche, partout où l’on se trouve ? On n’attend
pas même qu’on en demande, et l’on court au-devant du souhait des
gens : tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments
d’honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent. Mais c’est assez
de cette matière. Reprenons un peu notre discours ". Éloge
burlesque, paradoxal, pour au moins une raison : Aristote n’a jamais
pu penser quoi que ce soit du tabac, introduit en Europe deux
millénaires après sa mort. Ce panégyrique est une parodie de la
rhétorique employée sur les foires par les bonimenteurs, les
marchands d’orviétan et de plantes bienfaisantes. Mais il s’agit
également d’un éloge du don, de la vie sociale, de la convivialité
et de l’attention aux désirs des autres. On trouve d’autres éloges
burlesques dans Don Juan : l’inconstance, la couardise, le
blasphème, l’émétique, le Moine bourru, … Molière écrivait des
comédies, il se devait de faire rire, ou au moins sourire son
public. Sganarelle est un personnage ridicule, que sa tirade doit
montrer comme tel. Or, qu’y a-t-il de vraiment drôle dans ce passage
? Si l’on s’avisait aujourd’hui de l’insérer dans un film, non
seulement un tel éloge ne ferait rire personne, mais encore il
susciterait un tollé. Il faut donc retrouver des textes antérieurs à
Don Juan (1665), pour essayer de comprendre cette page, non
sans avoir rappelé que, sous l’Ancien Régime, on ne consommait pas
tout à fait le tabac comme aujourd’hui : la cigarette n’existait pas
(c’est une invention du XIXe siècle industriel) ; on se servait
principalement de pipes en terre, ou on le buvait sous forme
d’infusion, de tisane, sans oublier deux autres façons qui ont à peu
près disparu aujourd’hui : la chique et la prise.
Il n’est pas inutile de rappeler également que Christophe Colomb et
ses équipages prirent contact avec le tabac dès leur arrivée aux
Bahamas et à Cuba. Quelques jours après avoir débarqué, Colomb vit
passer des autochtones transportant de grandes feuilles d’une plante
inconnue, à laquelle ils semblaient beaucoup tenir. Bartolomé de Las
Casas, le célèbre défenseur des Indiens, qui était de ce voyage,
observa que les indigènes fumaient des sortes de rouleaux, ancêtres
lointains des cigares. Un autre compagnon de Colomb, Rodrigo de
Jerez, fit mieux qu’observer : il fuma, y prit goût et se constitua
un stock personnel de tabac, pour le ramener en Espagne. De retour à
Barcelone, en 1498, il eut la mauvaise idée de fumer dans la rue.
C’était la première fois en Europe qu’on voyait quelqu’un fumer du
tabac et ce fut la stupeur. On le dénonça aux autorités religieuses,
en affirmant qu’il était possédé du démon, puisque, comme le Diable
lui-même, il exhalait de la fumée par la bouche et le nez.
L’Inquisition l’arrêta, le jugea et le jeta en prison pour dix ans.
Telles furent les débuts, plutôt malheureux, du tabac en Europe.
Mais le succès allait venir.
L’introduction de la plante en France fut plus tardive et personne,
semble-t-il, n’alla au cachot à cause d’elle. André Thevet, un moine
navigateur, rapporta des graines de son voyage au Brésil et les fit
pousser à partir de 1556 dans son jardin d’Angoulême, d’où le
premier nom français du tabac, l’angoulmoisine. La découverte
de Thevet fut usurpée par l’ambassadeur de France au Portugal, Jean
Nicot, qui passa à la postérité et, d’une certaine manière, se
trouva puni de son usurpation en voyant son nom définitivement
attaché à la plante et à l’alcaloïde qu’elle contient. Au Portugal,
Nicot avait découvert qu’on utilisait le tabac en cataplasme, pour
remédier aux troubles cutanés, et en prise, pour soigner les
infections du nez et des voies respiratoires. Il en fit envoyer des
échantillons à Paris, car il savait que Catherine de Médicis
souffrait de fortes migraines, que personne ne parvenait à apaiser.
La reine prisa du tabac et se trouva soulagée. Dans une société
aussi verticale que la France d’Ancien Régime, où les modes
partaient du haut de l’État pour se diffuser vers le reste de la
société, l’exemple de Catherine ne tarda pas à faire école. Le tabac
était une denrée rare, mais les médecins en firent une sorte de
panacée, soignant la peau, la tête et prévenant la peste (on
l’utilisa ainsi en 1637, durant l’épidémie qui sévit à Nimègue)
1. On donnait au tabac les noms d’herbe à la Reine, d’herbe
médicée, d’herba Catharina, voire, ce qui indiquait assez
la confiance qu’on avait en ses vertus, d’herba panacea. On
en prisait, on en fumait, on en buvait en décoction, on en mâchait
les feuilles et surtout — chose inimaginable aujourd’hui — les
médecins en recommandaient chaleureusement l’usage. Le tabac
soignait le rhume, les maux de dents, l’asthme, les ulcères, la
dysménorrhée, la variole, le scorbut, … Depuis longtemps déjà, les
bureaux de tabac sont signalés par une " carotte ", souvenir du
temps où les débitants recevaient leur marchandise pressée sous
forme de grands rouleaux coniques et en râpaient au client la
quantité désirée. On sera peut-être surpris d’apprendre qu’avant
d’être celui des buralistes, la carotte fut l’emblème des
pharmaciens, des apothicaires, qui commercialisaient le tabac. Plus
tard, ces derniers adoptèrent le caducée et la carotte demeura au
seul usage des débitants de tabac.
De l’autre côté de la Manche, l’herbe à Nicot connut une vogue
semblable. Au début du XVIIe siècle, voici ce qu’on pouvait voir
dans les villes anglaises : " Lorsque les enfants partaient à
l’école, ils emportaient dans leur cartable une pipe que leur mère
avait pris soin de bourrer tôt le matin et qui leur servait de petit
déjeuner. À l’heure habituelle, tous posaient leur livre pour
remplir de nouveau leur pipe, le maître fumant avec eux et leur
apprenant comment tenir leur pipe et à la bien remplir, les
habituant à fumer dès leur tendre jeunesse, convaincus qu’ils sont
de la nécessité absolue du tabac pour conserver une bonne santé ".
Passant à Londres en octobre 1599, le voyageur bâlois Thomas II
Platter (1574-1628) a consigné cette description pittoresque : "
Dans les tavernes à bière, on peut se procurer aussi du tabac
alias herbe vulnéraire païenne. Le tavernier vous en donne
chaque fois pour un pfennig. On l’allume dans un petit tube, on
aspire ou suce la fumée dans la bouche, et de cette même bouche on
laisse couler le plus de salive possible. Après quoi on boit un bon
coup, Trunck, d’excellent vin d’Espagne. On utilise aussi le
tabac comme médecine spéciale pour le rhume de cerveau. En même
temps, c’est pour le plaisir. Tellement commun en Angleterre est le
tabac qu’ils ont toujours leur bouffarde sur eux à portée de main ;
ils la promènent en tous lieux, dans les théâtres, les auberges ;
ils battent le briquet, allument la pipe, et boivent. C’est comme
chez nous quand on apporte du vin. Ça les excite furieusement, ça
les rend gais ; au point que la tête leur tourne, comme s’ils
s’étaient saoulés. Mais bientôt le malaise se dissipe. Et ils
abusent tellement de ce tabac, en vue du plaisir que ça leur donne,
que les prédicateurs poussent des hurlements : “Fumeurs, vous courez
à votre perte !” 2. On m’a même raconté qu’on avait
disséqué les veines d’un homme atteint de tabagie. Elles étaient
revêtues de suie à l’intérieur, comme le dedans d’une cheminée ! " .
Une autre histoire courait à travers l’Europe, celle d’un gros
fumeur qui avait été autopsié après sa mort : son cerveau,
racontait-on, se présentait sous la forme d’une épaisse masse de
cendre de tabac… Toutefois, le tabac avait rencontré en Angleterre
un ennemi d’importance, le Roi en personne, Jacques Ier, le fils de
Marie Stuart, qui publia anonymement en 1604, un Coup de
trompette contre le tabac (Counterblast to Tobacco),
opuscule contenant des passages que l’on pourrait réimprimer tels
que : " Comment le cerveau, qui est humide, pourrait-il supporter
l’inhalation d’une fumée sèche et chaude ? La fumée introduit dans
tout l’organisme de la suie qui l’encrasse. L’habitude de fumer est
malpropre, malodorante, coûteuse, et crée une accoutumance
périlleuse, une ivresse comparable à celle du vin ". La mode du
tabac, ajoute-t-il, est " dégoûtante à la vue, repoussante à
l’odorat, dangereuse pour le cerveau, malfaisante pour la poitrine,
qui répand des exhalaisons aussi infectes que si elles sortaient des
antres infernaux ". Mais les reproches procèdent au fond moins de
l’hygiène que de la morale : pas question de laisser les Anglais
s’avilir au rang des Indiens : " Si les Indiens fument le tabac,
c’est pour se soigner de la syphilis ; pourquoi nous autres,
Anglais, imiterions-nous ces peuplades païennes, au risque de
paraître avoir la même maladie qu’elles ? " 3. Il n’est
pas impossible que le tabac ait joué un rôle dans l’aversion que
Jacques Ier entretenait à l’encontre de Walter Raleigh, ancien
courtisan de la reine Elizabeth. Celui-ci avait fondé en Amérique du
Nord une colonie appelée Virginie, en hommage à celle qu’on
surnommait " la reine vierge " (elle n’avait pas eu d’enfants). Il y
cultiva du tabac (et on en cultive du reste toujours). Enfermé à la
Tour de Londres entre 1603 et 1616, à la suite d’un vague complot,
Raleigh obtint de prendre le commandement d’une nouvelle expédition
transatlantique. Du côté de l’Orénoque, il provoqua un incident
diplomatique avec l’Espagne. Jacques Ier ne le lui pardonna pas : de
retour au pays, Raleigh fut condamné à mort et exécuté en 1618.
Ultime bravade à l’égard du monarque anti-tabac : Raleigh monta à
l’échafaud en fumant sa pipe (qui a été recueillie à la manière
d’une relique et qui fait partie des collections de la maison
Dunhill, à Londres).
Incapable, malgré tous ses efforts, d’enrayer la vogue de la
tabagie, Jacques Ier se consola comme se consolent tous les
gouvernements en pareille circonstance : il frappa l’importation du
tabac de lourdes taxes. Autant en fit Richelieu en France.
Contemporain de Jacques Ier d’Angleterre et du cardinal-ministre, le
pape Urbain VIII (surtout connu pour avoir fait condamner Galilée)
interdit à tout le monde, et particulièrement aux prêtres, sous
peine d’excommunication ipso facto, de fumer dans les églises du
diocèse de Séville (bulle du 30 janvier 1641). La mesure ne semble
guère avoir eu d’effet dissuasif et elle sera levée par Clément XI
en 1700. On peut raisonnablement supposer que, si la bulle d’Urbain
VIII n’avait pas été abrogée par Clément XI, elle l’aurait de toute
manière été par Benoît XIII, lui-même grand amateur de tabac à
priser. La question fut réglée définitivement en 1779, lorsque la
papauté fit ouvrir à Rome une manufacture de tabac, mettant ainsi
fin à un siècle et demi de rapports compliqués et conflictuels entre
l’Église et l’herbe à Nicot 4.
La mode du tabac s’était répandue à une vitesse foudroyante, mais on
se montrait plus sévère vis-à-vis des fumeurs dans certains pays que
dans d’autres. Dès 1605 (soit un an après le traité de Jacques Ier
d’Angleterre contre le tabac), le sultan de l’empire ottoman
interdit à tous ses sujets de fumer. Les contrevenants s’exposaient
à une promenade infamante dans les rues de la ville, à dos d’âne,
et, en cas de récidive, à la peine de mort. La Perse semble s’être
montrée libérale, d’après le témoignage d’un voyageur allemand : "
Il n’y a presque point de Persan de quelque condition ou qualité
qu’il puisse être, qui ne prenne du tabac en fumée, en quelque lieu
qu’il se trouve, même dans leurs Mosquées, tant ils en sont amateurs
et en font leurs délices ". En revanche, ce même voyageur écrit à
propos de la Russie : " Le tabac étoit autrefois si commun en
Moscovie, que l’on en voyoit prendre par-tout, en fumée, ou en
poudre. Pour remedier à cet abus et pour éviter les désordres et les
malheurs qui en naissoient, non seulement parce que les pauvres gens
se ruinoient, en ce que dès qu’ils avoient un sol, ils l’employoient
en tabac plutôt qu’en pain, mais aussi parce qu’ils mettoient
souvent le feu aux maisons, et se présentoient avec l’haleine puante
et infecte devant leurs images, le Grand-Duc et le Patriarche
jugèrent à propos l’an 1634. d’en défendre absolument la vente et
l’usage " 5. Il semble en effet qu’au moins un des
incendies qui endommagea Moscou était parti d’une pipe mal éteinte
ou mal allumée. De fait, les peines prévues étaient sévères, puisque
les fumeurs russes risquaient l’amputation du nez. Pour finir ce
petit tour du monde en revenant au point de départ, il semble qu’en
Espagne, contrairement à la France ou à l’Angleterre, l’usage du
tabac n’ait jamais atteint les hautes sphères de la société. Les
marins, les hommes de peine fumaient, mais l’exemple de Jerez, jeté
en prison par l’Inquisition, dut en faire réfléchir plus d’un.
L’irremplaçable humour irlandais, quant à lui, produisit ce proverbe
: " Dieu créa d’abord l’homme, puis la femme. Ensuite l’homme Lui
fit pitié et Il créa pour lui le tabac " ; relayé par George Bernard
Shaw : " Qui garde le silence alors qu’il a tort est un sage. Qui
garde le silence alors qu’il a raison est un homme marié ou un
fumeur de pipe ".
Le continent européen était donc enfumé de l’Atlantique à l’Oural.
En France, toute la société s’était prise de passion pour le tabac,
à tel point que Madame de Sévigné en usera pour une comparaison : "
C’est une folie comme du tabac ; quand on y est accoutumée, on ne
peut plus s’en passer " 6. Seule exception — de taille :
Louis XIV, qui n’en supportait pas l’odeur et interdisait de fumer
dans ses appartements ou, à plus forte raison, en sa présence. Le
duc de Saint-Simon fumait la pipe et cela ne l’aida sans doute pas à
retrouver la faveur du monarque 7. Mais, si le Roi-Soleil
détestait le tabac (comme plus tard Napoléon), il faisait en sorte
que ses soldats en eussent toujours à disposition. Une gravure
d’Abraham Bosse représente deux officiers attablés sans façons dans
une chambre, fumant de longues pipes en terre. Elle s’accompagne de
ce quatrain : " Quand nous sommes remplis d’humeur melancolique / La
vapeur du Tabac ravive noz espris, / Lors de nouvelle ardeur
entierement surpris, / Nous veincrions le Dieu Mars en sa fureur
bellique ". Il n’y avait aucune raison pour que les écrivains ne
s’emparent pas du sujet. En Angleterre, John Beaumont publia en 1602
La Métamorphose du tabac, un poème inspiré d’Ovide, où il
raconte la création du tabac par les dieux, afin de soulager
l’espèce humaine. Dans un autre texte publié la même année, un autre
Anglais, Joshuah Sylvester, nettement plus critique, plaça sur le
même plan l’or, l’artillerie et l’herbe à Nicot, les trois plus
grands fléaux du genre humain. Une comédie anglaise du début du
XVIIe siècle, Monsieur d’Olive de George Chapman, se moque de
la condamnation du tabac par les Puritains (ceux dont Jacques Ier se
débarrassera en les envoyant coloniser l’Amérique du Nord à bord du
Mayflower) et contient un éloge de la plante, très ambigu,
qui n’est pas loin de ressembler à celui qu’on lira chez Molière : "
Le tabac, cette excellente plante, dont le monde ne peut se passer,
est un abrégé de la Nature, où toute son ingéniosité se trouve
résumée, où l'on voit la terre unie au feu, le feu pousser une
exhalaison qui, entrée par la bouche, parcourt les régions du
cerveau humain, en faire sortir toutes les mauvaises vapeurs, sauf
elle-même. Les mauvaises humeurs, qui pourraient (si elles ne l’ont
déjà fait) former une croûte autour du cerveau tout entier,
ressortent par la bouche. Une plante d’un usage singulier : car,
d’un côté, la Nature a horreur du vide, alors que de l’autre, il y a
dans le monde tant de crânes vides. Comment la Nature pourrait-elle
continuer sa marche ? Comment ces crânes vides pourraient-ils être
remplis avec autre chose que de l’air, que la Nature utilise à cette
fin ? S’il faut qu’ils soient remplis d’air, quoi de plus approprié
que le tabac ? " 8.
En France, le tabac fait l’objet de compositions poétiques légères,
comme cette brève apologie due à un poète grenoblois, le sieur de La
Garenne : " N’as-tu jamais resvé le coude sur la table, / Et la pipe
à la main ? / Tout ce que nous pensons nous semble indubitable / Cet
appas delectable / Nous empesche d’avoir soucy du lendemain " 9.
Plus fameux, le sonnet de Saint-Amant 10 : " Assis sur un
fagot, une pipe à la main, / Tristement accoudé contre une cheminée
/ Les yeux fixes vers terre, et l’ame mutinée, / Je songe aux
cruautez de mon sort inhumain. // L’espoir qui me remet du jour au
lendemain, / Essaye à gaigner temps sur ma peine obstinée / En me
venant promettre une autre destinée, / Me fait monter plus haut
qu’un Empereur romain. // Mais à peine cette herbe est-elle mise en
cendre, / Qu’en mon premier estat il me convient descendre, / Et
passe mes ennuis à redire souvent. // Non je ne trouve point
beaucoup de difference / De prendre du tabac, à vivre d’esperance, /
Car l’un n’est que fumée, et l’autre n’est que vent ".
On a gardé pour la fin le moins connu : le long poème latin composé
par le père jésuite Jacob Balde, (1604-1668), né en Alsace (à
Ensisheim), qui mena toute sa carrière ecclésiastique en Bavière. Ce
fut un très grand poète latin, en même temps qu’un personnage
parfois étrange, proche à certains égards des Puritains anglais dans
sa condamnation de la chair. Balde avait fondé à Munich une très
curieuse Congregatio macilentorum, une sorte de cercle
composé uniquement de gens maigres et qui s’engageaient à tout faire
pour le rester. En 1657, il donna un long poème latin intitulé
Satyra contra abusum Tabaci, où il s’attardait à la description
des pipes à tabac, au cadre de vie des fumeurs et aux diverses
manifestations de leur folie, car à ses yeux c’est bien de folie, de
manie, qu’il s’agit. Balde énumère les conséquences de la tabagie :
le tabac rend les gens fous, cause leur ruine, brise les ménages. Il
insiste sur les terribles effets de la fumée sur les femmes (en
particulier lorsqu’elles ont de jeunes enfants) 11.
Aucun médecin, aucun professionnel de la santé, ne risquerait
aujourd’hui sa réputation à prétendre que le tabac possède des
vertus médicinales ou thérapeutiques. Pourtant, des décennies, voire
des siècles durant, l’herbe à Nicot fut consommée comme un
médicament par nos ancêtres, en France et ailleurs, ce qui nous
paraît le comble de l’aberration. Cet usage du tabac à des fins
curatives ne signifie pas qu’on n’ait jamais vu se lever aucun
opposant, bien au contraire, et certains des textes cités
précédemment pourraient être repris sans grandes modifications dans
nos campagnes anti-tabac. Mais il faut constater une différence
profonde : les critiques que l’on formulait jadis vis-à-vis du tabac
étaient au fond moins d’ordre médical que d’ordre moral. On
reprochait aux fumeurs leur nonchalance, leur penchant à la rêverie
et à l’oisiveté, qui s’opposaient aux valeurs du travail, sur
lesquelles reposait la société d’Ancien Régime. Nous ne reprochons
plus au tabac d’empêcher les gens de travailler et, de toute
manière, nous vivons dans une société où le travail n’est plus une
valeur dominante. À l’âge baroque, la morale était d’essence
religieuse et, comme aucun interdit religieux ne visait
directement le tabac, on rattacha sa consommation à des vices
déjà mis en évidence et condamnés, tels l’ivrognerie ou la paresse.
Les changements survenus dans notre perception du tabac révèlent des
enjeux plus profonds : dans la société actuelle, puisqu’il n’y a
plus de morale à laquelle chacun puisse et doive se référer, mais, à
sa place, un ensemble mouvant d’attitudes individuelles ou
communautaires, la critique du tabac a glissé de l’éthique à la
médecine, parce que celle-ci propose un discours cohérent et dont
les prescriptions s’imposent à tous (nonobstant des prises de
position comme " mon corps m’appartient ", qu’on n’entend d’ailleurs
rarement dans les discussions sur la tabagie). Nous vivons dans un
univers relativiste, où il n’est plus possible de porter un jugement
moral en fonction d’absolus tels que le bien ou le mal ; un univers
dans lequel le fait de porter un jugement d’ordre moral sur une
situation donnée est perçu comme une manière de s’ériger en juge de
la personne qui vit cette situation, et cela nous semble
intolérable. Le champ laissé libre par la morale a été occupé de
façon naturelle, en l’occurrence par la médecine, qui juge désormais
de ce qui est bon ou mauvais, en fonction de sa norme absolue : la
prolongation indéfinie de la vie humaine. Molière, à qui il faut
revenir, avait mis en scène un personnage chez qui la morale et la
religion ont été remplacées par la médecine. Il semble
qu’aujourd’hui la société entière ressemble à la maison du Malade
imaginaire. C’est à présent la médecine, et non plus la morale, qui
détermine les normes du bien et du mal. On notera pour finir, et
cela incitera à l’optimisme ou au pessimisme, que les campagnes
menées contre cette pratique importée d’Amérique par les Européens
n’ont guère plus de résultats que les attaques de Jacques Ier
d’Angleterre, voire la répression musclée des tsars de Russie.
Faut-il donc que ceux qui critiquent le tabac soient convaincus du
bien-fondé de leur cause, pour déployer en vain tant d’énergie, et
faut-il aussi que les fumeurs y prennent du plaisir, pour résister
depuis cinq siècles à tant de déploiement persuasif et de
restrictions diverses !
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