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Traditionnellement, les fabricants de tabac
testent leurs compositions dans des pipes en terre pour la bonne
raison que la glaise n’interfère pas avec les saveurs des mélanges.
Quant à l’écume de mer, bien que personnellement, je ne sois pas
d’accord, un peu partout on lit et on entend que cette matière est
neutre, c’est-à-dire qu’elle restitue fidèlement et avec précision
le goût pur du tabac. Par contre, jamais on n’attribue cette qualité
(ou ce défaut !) à l’erica arborea. Nos papilles gustatives
ne mentent pas : quand nous dégustons de l’herbe à Nicot dans une
pipe en bruyère, le bois exerce bel et bien une influence notable
sur notre perception gustative. Cette influence peut être néfaste,
un astringent goût de bois vert rendant tout mélange infect. Mais
si entre pipe et tabac se créent des rapports de connivence, on
comprend aisément pourquoi depuis plus d’un siècle et demi, la
bruyère est devenue sans conteste la matière première de loin la
plus appréciée des pipophiles.
Lorsqu’on tente d’expliquer pourquoi telle pipe s’avère une
abominable fumeuse, alors que telle autre bruyère réussit à sublimer
les herbes qui lui sont confiées, on a l’habitude de prendre en
compte d’innombrables facteurs. A commencer par la bruyère elle-même
: son origine, son terroir, son âge, sa densité, son odeur. Ensuite
on passe au travail des coupeurs : cuisson, séchage, découpe. Puis
on examine les méthodes du pipier : a-t-il lentement et longuement
séché ses plateaux dans son atelier ? Pratique-t-il une forme
quelconque de oil curing ? Dans quelle partie du broussin
a-t-il taillé la pipe ? Comment a-t-il orienté le grain ? De quelle
forme est le foyer et quelles sont ses dimensions ? Les parois
sont-elles assez épaisses ? Reste-t-il suffisamment de bois dans le
talon ? Le foyer est-il enduit d’un préculottage et si oui, quelle
en est la recette ? Le perçage du conduit d’air est-il bien exécuté
et suffisamment large ? Le floc est-il parfaitement aligné et adapté
aux dimensions de la mortaise ? Une chenillette passe-t-elle
facilement ? Le tirage se fait-il sans sifflement ? Enfin on se pose
des questions sur le savoir-faire du fumeur : bourrage, allumage,
tassage, tirage, culottage.
Je vous concède que tout cela est fort intéressant et matière à de
passionnantes discussions. Cependant, moi, je reste sur ma faim.
C’est à peine si toutes ces interrogations abordent une énigme
fondamentale. Si à peu près tout le monde s’accorde pour dire que
rien ne vaut une bonne pipe en bruyère puisque cette matière est
capable d’exercer une influence bénéfique sur la saveur de nos
mélanges, il me semble qu’on ne se demande pour ainsi dire jamais
comment et où s’opère cette osmose tant appréciée.
Vous me regardez, les yeux écarquillés : il est devenu fou, le Van
Hove. Encore plus fou. Non mais, où pourrait bien s’effectuer
l’osmose entre bruyère et tabac ? Ben, dans le foyer, pardi ! C’est
là que l’herbe est en contact avec le bois !
Vous avez raison. Pour une pipe toute neuve et sans préculottage.
Comme fous, il existe pire que moi. Je connais un collectionneur
américain qui n’achète que des pipes au foyer virginal de marques et
de pipiers reconnus pour la qualité de leur bruyère longuement
séchée. Castello ou Moretti par exemple. Il les fume une seule fois,
puis il les revend pour en acheter d’autres. Bref, fou à lier, le
type. Et pourtant, je le comprends. Mon expérience me prouve en
effet que chacun des fumages les plus renversants et inoubliables de
ma longue carrière de pipophile a été fait dans une pipe toute
neuve, sans préculottage.
Permettez-moi de devenir anecdotique. Un jour, j’ai reçu un colis
contenant une pipe aux œils-de-perdrix époustouflants. L’expéditeur
était Marco Biagini, le pipier qui taille les Moretti. Je pensais
qu’il m’avait fait cadeau de cette superbe bouffarde parce qu’il
connaît bien ma prédilection pour les océans d’œils-de-perdrix. Il
n’en était rien. Il avait voulu m’offrir cette pipe parce qu’il
savait que son goût serait extraordinaire. Ah bon. Je l’allumai
donc sans tarder. Une expérience dont le souvenir est indélébile. Un
choc. Une bombe. A peu près à la même époque, Maurizio Tombari de Le
Nuvole m’avait parlé d’un petit stock de plateaux au goût
incomparable. Peu après, avec son typique sourire désarmant, il me
présenta une pipe qu’il avait faite pour moi. Elle avait été taillée
dans le dernier plateau qui lui restait de ce stock mythique.
Rebelote : une exquise, complexe et profonde saveur d’une intensité
et d’une précision extraordinaires.
Qu’en est-il de ces pipes aujourd’hui ? Et bien, elles sont toujours
savoureuses, voire excellentes. Toutefois, ni l’une ni l’autre
n’arrivent à reproduire l’instant de pure magie qu’était leur
baptême du feu. Que faut-il conclure de cette observation ? Il
semble logique de présumer que depuis que ces pipes ont commencé à
se culotter, petit à petit l’apport spectaculairement bénéfique de
la saveur de la bruyère s’est estompé. Et donc j’ai de bonnes
raisons pour me poser la question si dans une pipe culottée, c’est
vraiment dans le foyer que se produit l’osmose entre bruyère et
tabac.
Le défunt pipier anglais Bill Taylor affirmait que le typique goût
de noisette de ses bruyères, dû à l’oil curing, finit par
disparaître une fois que ses Ashton sont culottées. Ces propos
confirment que même si un culot n’est pas étanche, il forme quand
même une barrière entre le tabac et le bois et que dès lors,
l’influence du goût de la bruyère s’affaiblit sensiblement.
Remarquez que parfois c’est un avantage. Les Peterson d’une certaine
époque étaient tristement célèbres pour leur goût amer pendant le
culottage. Or, une fois le culottage terminé, elles devenaient
nettement plus agréables puisque la saveur verte du bois était
désormais masquée par le culot. N’avez-vous jamais remarqué qu’il
existe deux écoles ? L’une préconise un culot de plusieurs
millimètres, alors que l’autre recommande un culot très fin.
L’origine de ce différend se comprend aisément : d’habitude, ce sont
les fumeurs de pipes dites industrielles pour qui il n’y a pas de
salut sans culot, pendant que les fumeurs de pipes d’artisans
tendent à se contenter d’un culot minimal. Si on sait que la bruyère
de Butz-Choquin sèche pendant 6 mois, alors que le bois de Marco
Biagini se repose pendant 15 ans, tout devient clair.
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