|
Je vais fumer ... sur le balcon.
Je ne sais pas si vous l'avez noté comme moi, mais depuis quelques
temps, voilà une phrase qui revient bien souvent.
C'est à croire que tout le monde, hormis les célibataires, va fumer
sur son balcon.
C'est à croire que tous les fumeurs de pipe ont prévu le coup, et
ont un appartement avec balcon.
Ca va faire jaser dans les agences immobilières... le prix de
l'immobilier baisse, mais pas celui du balcon.
Certains fumeurs de pipe se ruinent en déménagement et en pot de vin
pour obtenir enfin un appartement avec balcon.
Je me suis laissé dire que l'on en voit qui, au moment de la visite,
se contentent d'arpenter le balcon. Le reste leur semble sans
intérêt.
On prévoit d'ailleurs des aménagements : balcons fermés pour
l'hiver, un robinet d'eau, on parle même de distributeurs de glaçons
dans certains quartiers. On fait agrandir la chatière pour pouvoir
laisser passer le chat, mais aussi les sandwichs.
Voilà à quoi mènent les lois anti-tabac : après avoir croisé
beaucoup de fumeurs de cigarettes sur le trottoir, on devrait
pouvoir, en levant la tête, apercevoir beaucoup de fumeurs de pipe
sur leurs balcons.
Penchons-nous un peu sur cette nouvelle espèce d'homo urbanis : l'urbanis
fumator.
Il faut lui reconnaître une grande douceur : il n'élève pas la voix.
On sent qu'il a l'habitude d'être réprimandé, regardé d'un mauvais
œil. Mais c'est un homme de paix. En tout cas il est pour la paix
des ménages.
On peut noter aussi chez lui une certaine nostalgie. Il se souvient
du temps où sa femme le laissait fumer dans le salon. Au début, elle
trouvait cela presque amusant. Elle aimait cette bonne odeur.
Puis un jour, il s'est inscrit sur un forum. C'est là que ses ennuis
ont commencé. Quand, à sa grande joie, il a découvert les latakias,
Madame a commencé à froncer le nez. Puis, on leur a annoncé un
heureux événement. Monsieur a très bien compris quand Madame lui a
parlé de ses envies de fraises, ou quand elle a mangé des radis
pendant une semaine, à chaque repas. Moins quand elle lui a assuré
que cette fumée lui donnait envie de vomir.
Sur le moment, il a consenti bien volontiers à ce petit sacrifice.
Je fumerai demain, s'est-il dit. Mais le lendemain, il s'est rendu
compte qu'il ne pouvait pas fumer dans les transports en commun. Pas
au bureau. Bien sur, pas à la cantine de sa société. Ni au
restaurant. Ni l'après-midi au bureau. Ni en rentrant le soir.
Ce fut une période difficile. Il profitait du passage hebdomadaire
de sa belle-mère, le dimanche, pour aller s'en fumer une petite,
tout guilleret. Il se consolait parce qu'il se rendait compte que
cette pipe hebdomadaire, il en profitait mieux, finalement.
Il a commencé à compter les jours : plus que quatre avant ma pipe,
plus que trois...
Puis est venu le jour de la naissance ! A l'hôpital, une infirmière
lui a demandé d'aller dehors, s'il tient vraiment à fumer cette pipe
en attendant. Devant l'entrée, il s'est senti tout ému : il était
papa. Il pensait à son père, à son grand-père, qu'il avait toujours
vu pipe au bec... Tiens, c'est vrai, il sort sa pipe toute prête de
sa poche, ... et la dame de l'accueil vient lui préciser qu'il est
demandé aux fumeurs de s'éloigner de cent mètres avant de tirer
leurs premières bouffées. Elle lui indique un endroit, un peu plus
loin. Il s'éloigne.
Pris de remords, il se retourne, et que voit-il ? Une fenêtre qui
s'ouvre, un peu, un main qui en sort, qui tient une cigarette,
précédant un gros nuage de fumée. On sent que la personne au bout de
la main est sur le qui-vive. On ne perd pas de temps, le clope est
jeté, la fenêtre se referme.
Il reconnait l'endroit tout de suite, à la multitude de mégots qui
jonche l'herbe. Il voit trois personnes en blouse blanche qui lui
sourient d'un air complice : il apprend en parlant avec eux qu'ils
sont médecin, interne, et infirmière. Gentiment, ils le rassurent,
tout se passera bien.
Il fume encore, puis, un peu angoissé tout de même, remet sa pipe en
poche, et rentre. Tout s'est bien passé. Le premier visage qu'il
voit dans la chambre, ça n'est pas son bébé, non, mais sa belle-mère
qui lui dit "Gendre, vous auriez tout de même pu être là. Vous
n'avez donc rien en tête ?" Il ne dit rien, il est trop heureux.
Le lendemain quand il revient, accompagné d'une légère gueule de
bois - il a fêté ça avec des copains - sa femme lui susurre que
maintenant, il va falloir songer à s'agrandir.
C'est quelques temps plus tard qu'il apprend qu'il va emménager dans
un bel appartement neuf, avec tout le confort moderne. Bien sur,
c'est un peu cher, mais bon. Il s'achètera une pipe plus tard. Et
puis de ce côté-là, quand il est revenu du Caïd, avec une superbe
pipe qu'il s'est offerte pour fêter sa paternité toute neuve, il a
bien enregistré le fait que son épouse considérait qu'il y avait
vraiment d'autres moyens de dépenser son argent, surtout quand on
connaît le prix des couches. Il ne connait pas le prix des couches,
mais il a bien saisi l'allusion.
Ce n'est que quelques temps après, qu'un soir, perdu dans ses
pensées, il est sorti sur son balcon... et là l'illumination ! "Je
ne fume pas dedans, d'accord, mais dehors, je peux ! " Il a été
lui-même tout surpris de ce mâle accent de révolte. Ni une ni deux.
Elle lui a dit, en haussant les épaules : "Ferme bien !"
Au milieu de ce tout petit balcon, il n'a pas pu s'empêcher de
penser, tout ému, à Robinson Crusoé. Ce petit balcon c'était son
île. Le calme. Un peu de vent. Il était seul au monde. Il fumait.
Depuis, il est heureux. Parfois il se prend à rêver qu'il cultive
son tabac sur son balcon.
Depuis quelques temps, il aperçoit, de l'autre côté de la rue, sur
le balcon à l'étage en-dessous... un fumeur ! Et un fumeur de pipe
qui plus est ! "Il est beaucoup mieux installé que moi, se
dit-il. C'est pas bête, le fauteuil... et puis la petite lampe
qui éclaire son livre..."
A ce moment, leurs regards se croisent. Ils se sourient.
Quelques temps plus tard, ils étaient six aux alentours, en comptant
un jeune voisin, deux étages au-dessous. Comme il devenait un peu
dangereux de se lancer des boites de balcon à balcon, "Mamour,
c'est pour essayer", ils ont fini par se retrouver chez l'un ou
chez l'autre.
Le fumeur d'en face, le premier, avec qui ils échangeaient quelques
propos, a fini par les inviter, lui et quelques autres. Tous, ils
sont sortis de chez eux avec une chaise, des pipes, du tabac. Tous
ils ont sonné à la porte, tous ils ont salué la femme du monsieur,
qui semblait agacée par tous ces types qui passaient devant la télé
au moment où Derrick levait une paupière fatiguée, tous, ils se sont
présentés, ont posé leurs chaises, ils étaient serrés mais ça
n'avait pas d'importance.
Puis est venu l'hiver, et ils ont rivalisé d'imagination :
l'avantage du four électrique, c'est que non seulement il chauffe,
mais c'est bien pratique pour cuire quelques victuailles. Une petite
vielle, en fermant ses volets, les a assuré qu'ils ne la
dérangeaient pas, ça lui rappelait l'époque où tous ses voisins
venaient regarder le poste chez elle.
Parfois, ils s'emportaient un peu, la
conversation s'échauffait, ils regrettaient le bon temps où les
fumeurs n'étaient pas des pestiférés, et on les entendait dire que
ça ne pouvait pas durer comme ça, qu'ils n'allaient pas se laisser
faire, on parlait d'associations, de manifestations... mais ils se
calmaient bien vite, par respect du voisinage, et ne rentraient pas
trop tard, par crainte de leur femme.
Depuis quelques temps, leurs rencontres se font plus rare. Certains
voisins ont parlé à haute voix de toute cette fumée... Ils sont
rentrés au bercail, mais tous les soirs, ils savent qu'ils ne sont
pas seuls.
Alors, amis fumeurs, célibataires, ou mariés mais bucherons ou
déménageurs, qui avez donné un grand coup sur la table quand il a
été question d'arrêter de fumer dans l'appartement, ce soir,
mettez-vous à votre fenêtre. Ce soir et puis un autre soir.
C'est vrai, on ne connaît pas ses voisins.
|