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Je m’étais attardé ce jour-là à suivre leurs traces dans la neige,
et c’est là que j’ai eu un petit choc. Bien sur, vous me direz que
rien ne sert de s’affoler si on se trouve face à face avec un
bonhomme de neige – sauf bien sur si l’on s’est abreuvé de films
d’horreur de troisième zone, ou qu’on a mangé trop d’allo-ouine
étant enfant. Il est de fait que si j’avais fait ce bonhomme de
neige de mes mains, je n’aurais eu aucune surprise. Je peux être
distrait, bien sur, mais ça me serait vite revenu. Seulement, je n’y
étais pour rien.
Bien sur, j’ai pensé que c’était une belle blague
à faire que d’escalader un mur assez haut, pour atterrir dans un
petit jardin, y faire vite fait bien fait un bonhomme de neige, et
repartir comme si de rien n’était. Bien sur. Mais enfin, je n’y
croyais pas trop. Je connais un ou deux grands enfants que l’idée
enchanterait, mais je ne crois pas qu’ils pousseraient jusqu’à se
déplacer chez moi pour ça. Et puis je ne les voyais pas faire le mur
– surtout le mien. Puis, surtout, il n’y avait aucunes autres traces
que celles des oiseaux. Et j’avais beau peser la question, le
bonhomme était toujours là. J’ajouterais même qu’il me regardait en
souriant.
Je rentrai chez moi, et retrouvai ma mère dans
ses appartements (cette phrase vous a un petit je ne sais quoi de
chic !).
-Maman, note bien que
je te pose la question au cas où, est-ce que c’est toi qui t’es
amusée à faire ce bonhomme de neige dans la cour ?
-Quel bonhomme de neige ?
-Celui qui est dans la cour
-Attends … il n’y a rien dans la cour !
-Non, Maman, l’autre cour, sur la rue (là, je donne vraiment
l’impression d’habiter un hôtel particulier. C’est particulier, mais
ça n’a rien d’un hôtel)
Enfin ma mère vint voir.
-Il est très beau ce
bonhomme
-Oui, oui bien sur, mais enfin je m’en fiche, je veux savoir si
c’est toi qui l’a fait ?
-Laisse-moi réfléchir … Non ! Bon, je retourne à mon pot-au-feu.
Avez-vous noté que ma mère n’a paru à aucun
moment surprise de la chose ? J’aurais bien aimé pouvoir le prendre
aussi tranquillement. Bon, respirons un bon coup, rallumons notre
pipe, parce qu’il fait frisquet, et ressortons.
Le bonhomme était toujours là. Comme j’en faisais
le tour, et que, bêtement, j’y portais la main pour vérifier la
réalité de la chose, j’eus mon deuxième petit choc de la matinée.
Enfin, pour être précis, un peu plus costaud, le choc. Je me
retournais vivement : personne ! Et pourtant, quelqu’un avait bien
dit : "Dites-donc, arrêtez-vous là, un peu plus et vous allez
devenir familier !"
Je ne sais pas si c’est le froid, mais j’ai
tremblé un petit peu, parce que le bonhomme ne souriait plus du
tout. "Je vous prie de m’excuser" dis-je bêtement. "Tiens, c’est
idiot, je parle à un bonhomme de neige". "Oui, et vous parlez tout
haut".
Dites-moi, qu’auriez-vous fait à ma place ? Non,
je vous le demande ?
Je me suis contenté de prendre l’air le plus
dégagé possible, mais comme je n’en menais pas large, je dois bien
l’avouer, j’ai répondu en reculant "Oui, c’est ça, et bien je vais
vous laisser, maintenant, voilà, je vous embrasse, enfin non, je
veux dire, à la prochaine, gasp".
Une fois la porte refermée, je tentai de
m’accrocher à quelque chose de solide, comme ma rampe d’escalier, et
je montai à l’étage. Prendre de la hauteur, comme disent les
politiques. Mon escalier était réel. Les trois caisses avec les
pinceaux et tout le matériel de bricolage que je dois utiliser
depuis six mois, sur le palier, aussi. Ma porte, itou. Ma moquette,
idem. La queue de mon chat, pareil. Le hurlement qu’il a poussé
quand j’ai marché dessus était un vrai hurlement. Son crachat était
vrai. Le saut en l’air que j’ai fait n’était pas élégant, mais vrai
aussi. Bon, reprenons-nous.
Le plus simple était d’aller voir et j’ouvris la
fenêtre.
-Dites, partez pas comme ça, je ne voulais pas
vous déranger. Je crois que nous sommes partis du mauvais pied, tous
les deux.
Aussi bizarre que cela puisse paraître, je ne
dirais pas que j’acceptais la chose, mais je commençais à m’y faire.
-Vous avez raison,
pardon, j’ai eu un réflexe idiot.
-Oh, je vous comprends, vous savez, je sais bien que c’est
surprenant. Dites-moi, je vois que vous fumez la pipe ?
-Oui, c’est exact.
-Parce que vous avez laissé tomber la votre, tout à l’heure. Je
crois qu’elle n’a rien, mais il va falloir la laisser sécher
quelques jours.
-Oh oui, flute, je descends tout de suite.
-Et si ça ne vous ennuyait pas trop, je ne serais pas contre une
petite bouffarde ?
-Dans cette maison, les fumeurs de pipe sont les bienvenus, je vous
apporte ça.
-C’est bien aimable de votre part
-Et tant que j’y suis, vous ne voulez pas une boisson chaude ? Ah
non, suis-je bête ! J’arrive.
Comme on le sait, je n’ai chez moi que des pipes
des bons faiseurs, mais du coup, ça m’ennuyait un peu de les sortir
comme ça dehors, et de les prêter à un inconnu. Je me suis rabattu
sur une maïs, j’ai pris une pochette de tabac suisse, qu’un ami m’a
envoyé récemment. Qui dit Suisse, dit neige, et je pensais que
l’attention le toucherait.
-Tenez, vous voulez que
je vous la bourre ?
-Oui, et même si vous pouviez l’allumer ?
-Mais bien sur, c’est un mélange local, j’espère qu’il vous plaira.
Bon, je vous la mets où ?
-Je porte à droite
Pendant que je ramassais ma pipe, la mettais
soigneusement dans ma poche et m’en bourrais une autre, je pu
constater qu’il tirait béatement de bonnes bouffées
-Ah, je vous remercie,
ça fait longtemps, si vous saviez … puf, puf … Ah vraiment pour une
fois, j’ai eu de la chance !
-Eh oui, on voit moins de fumeurs de pipe de nos jours.
-Eh bien oui, je croise bien quelques fois des fumeurs en forêt,
mais l’espèce se fait rare. D’ailleurs je me méfie. Je ne sais pas
ce qu’on raconte aux enfants, mais il y a deux ans, un brave père de
famille m’avait prêté la sienne, et sa petite fille m’a crié "Tu
fumes, tu vas puer comme Papa !" et elle m’a donné un coup de pied !
Le père s’est excusé, mais c’était difficile de l’entendre, avec
cette petite morveuse qui criait "je vais le dire à Maman !"
-Vous pouvez être tranquille, je n’ai pas d’enfant, et si j’en
avais, et qu’il se permette une réflexion de ce genre, ce serait une
claque et au lit. D’ailleurs, après je le mettrais en pension.
-Pas de chien, non plus ?
-Non, juste un chat, mais elle n’apprécie pas la neige, et elle ne
sort pas.
-Oh, les chats je les aime beaucoup, on s’apprécie, on communique …
mais les chiens, pour nous, bonshommes de neige, c’est une plaie.
Imaginez-vous, ils lèvent la patte, et … et après, on fait mauvais
genre ! Dites, c’est mignon cette pipe, ça fait des années que je
n’avais pas vu de pipe maïs
-Oui, c'est-à-dire, je ne voulais pas laisser une des miennes, avec
l’humidité, vous comprenez …
-Ne vous excusez pas, surtout, si vous saviez ! Figurez-vous que
voilà des années qu’on ne me met plus de pipe au bec, alors. La
carotte, ça oui, parfois les yeux en charbon, mais ça aussi ça se
perd. Bien sur, ce qu’on me donnait comme pipe, avant, ça n’était
pas toujours très ragoûtant … Je suppose que les gens s’imaginent
que pour un bête bonhomme de neige, la vieille pipe du pépé suffira
… Celle-là, elle me rappelle un séjour dans le Missouri, la neige
là-bas, c’est quelque chose !
-Dites, j’y pense, à l’instant, mais figurez-vous que je connais
quelques fumeurs de pipe qui seraient contents d’avoir votre photo ?
Ca vous ennuierait si je prenais quelques clichés, tout à l’heure ?
-Non, bien sur, d’ailleurs je prends très bien la pose
-Et même, une petite vidéo ?
-Ca ça m’ennuie un peu plus, voyez-vous … je ne crois pas que ça
serait une bonne idée … ça ne rendrait pas vraiment …
-Oui, mais si vous parlez ?
-On croira à un trucage
-Oui, il y a des gens qui voient des trucages partout …
-Mais allons-y pour la photo
A ce moment, ma mère ouvrit la fenêtre :
-A table !
-Bon, je vais vous laisser, je ne serai pas long
-Faites donc
-Ne m’en veuillez pas, monsieur, je ne vous propose pas d’entrer,
c’est à cause des tapis. Guillaume, propose donc un bon café chaud à
ton ami !
-Non, Maman, pas une boisson chaude, voyons !
-Une verveine, alors ?
-Maman, ferme la fenêtre, tu vas prendre froid.
Je dois dire que nous avons expédié le repas, et
que je suis revenu bien vite. Ca n’était pas un jour ordinaire.
-Me revoilà, dites,
c’est idiot, la batterie de mon appareil photo est déchargée, alors
ce sera pour demain.
-Pas de soucis. Dites-moi, en voilà une belle pipe ! Vous en avez de
la chance !
Et il poussa un gros soupir. Vous n’avez jamais
entendu un bonhomme de neige soupirer, il n’y a rien de plus triste.
-Ecoutez, je vais vous
la faire essayer
-Oh non, je n’oserai pas, une si jolie pipe
-Mais si voyons, pas de timidité entre nous maintenant. Tenez,
allez-y, je vais m’en chercher une autre.
Le temps de monter à l’étage, je trouvai mon chat
devant la fenêtre, l’air fasciné. Il entendait, comme moi, le
bonhomme l’appeler "Minou, minou". Il miaula, puis resta à regarder
le bonhomme, les yeux mi-clos. Vous me direz que j’aurais pu ouvrir
la fenêtre, mais vraiment il faisait froid.
-Votre chat se plait
bien chez vous.
-Comment le savez-vous ?
-Je vous l’ai dit, avec les chats on peut communiquer. Tenez, elle
me demande de vous rappeler que l’heure c’est l’heure … et qu’il
faudrait voir à ne pas être en retard cette fois-ci, pour le dîner
-Ecoutez, soyez patient, depuis ce matin je passe de surprise en
surprise ! Alors expliquez-moi bien gentiment comment mon chat a pu
vous dire ça, je n’ai rien entendu
-Bien sur, je n’ai pas dit que je parlais avec les chats, j’ai dit
qu’avec eux, on pouvait communiquer, je ne sais pas si vous
saisissez la nuance … C’est d’ailleurs rare que cela marche avec les
humains, ils sont moins réceptifs que nous. Tenez, par exemple, le
soir, elle vient vous retrouver, et vous regarde fixement ?
-Oui, tous les soirs, mais au bout d’un moment elle s’allonge sur le
bureau, à l’endroit exact où j’entasse mes papiers importants.
-Bien sur, elle laisse tomber. Elle vous a fixé en se concentrant
sur une idée fixe : donner manger – et elle sent bien que
vous ne parvenez pas à la comprendre, elle se décourage. Tant que
j’y suis, elle préfère les latakia. Cette pipe est vraiment
délicieuse, vous en avez d’autres comme celle-là ?
-J’ai du malheureusement me débarrasser de beaucoup, mais il m’en
reste quelques unes, et j’ai d’autres tabacs aussi. Ecoutez,
profitez, je vous descends tout ça.
Devant toutes ces pipes, et tous ces tabacs, le
bonhomme de neige parut enfler de plaisir.
-Oh, je me sens des
envies orgiaques
-Ne vous rendez pas malade non plus, vous avez bien le temps
-On ne sait jamais vous savez, je peux m’évaporer, et puis après …
-Que se passe-t-il après ?
-Eh bien, après, je ne sais jamais où je vais revenir … sans ça vous
pensez … mais non, on n’y peut rien, on se réveille, et on découvre
un endroit … On ne choisit pas, comprenez-vous … Et puis, je suis
condamné à l'immobilité ... Moi qui aurait tellement aimé faire des
claquettes, ou danser le cha-cha-cha ! Tenez, avec toute la
neige qu’ils ont là-bas, vous pensez bien que j’aimerais faire un
petit séjour à Saint-Claude !
-Vous savez qu’il est toujours interdit de fumer dans les rues, par
arrêté municipal, à Saint-Claude ?
-Déception ! Même là, je serais mal reçu ! Mais j’ai de beaux
souvenirs, j’ai fumé en Italie, de belles pipes dorées, aux
Etats-Unis, de belles pipes aux formidables sablages, en Allemagne,
parfois des pipes à grosses tiges, au Danemark … ah, le Danemark …
quels souvenirs, des gens charmants, accueillants … J’ai fumé des
pipes eskimos, des pipes en terre, j’ai même fumé de ces pipes
couleur de neige …
-Des écumes ?
-Oui, c’est ça, et puis des pipes en faïence, même des pipes en
verre – mais bien sur, je préfère les pipes en bois – tous les bois,
pour ça je ne suis pas regardant. Dans les Alpes, c’est fou le
nombre de pipes en merisier que j’ai arborées.
-Dites, vous pourriez parler plus fort, il y a quelqu’un dans la rue
qui laisse tourner son moteur, et j’ai du mal …
-Vous avez déjà essayé de faire du bruit en marchant dans la neige ?
Et bien c’est pareil, je ne peux pas parler fort.
-Je vais me rapprocher si vous voulez bien. Et vous, vous avez une
préférence, pour les tabacs ?
-Mon bon monsieur, figurez-vous que j’ai fumé avant même qu’on ne
découvre le tabac. La pipe fait partie de la panoplie ancestrale du
bonhomme de neige. Avant, je fumais des plantes, ça n’était
d’ailleurs pas toujours si mauvais que ça. J’ai même assisté aux
débuts du semois ! Les tous premiers plants, et un bel hiver. Mais
je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans …
-On en trouve encore, beaucoup même
-Oui, mais méfions-nous des imitations. Et dites-moi, comment va le
monde ?
-Il se réchauffe, à ce qu’on dit ?
-Est-ce que j’ai une tête de réchauffé !? C’est dou de bêbe
ingroyable !
-Qu’est-ce qui vous arrive ?
-Rien, z’est ma garode qui vadigue …
Je revins bien sur de
suite avec une magnifique carotte toute neuve.
-Ah, merci ça va mieux,
je respire ! Pour cette histoire de réchauffement, vous savez ce que
veut dire "Groenland" ? La vallée verte ! C’est le petit nom que lui
avait donné les Vikings quand ils avaient fait une descente par chez
vous. Depuis, j’ai visité, mais croyez-moi, la neige là-bas, c’est
récent … Réchauffement ... laissez-moi rire ! ... Huhuhu !
-Dites, ne m’en veuillez pas, mais on cause, on cause …
-Oui, c’est l’heure de manger pour votre chat
-D’une part, encore que j’ai bien envie de la faire attendre un peu
pour la peine, mais je ne serai pas cruel, et puis je vais dîner
aussi, et j’ai du travail
-Très bien, on se revoit demain
-Je vous laisse encore une pipe pour la nuit ?
-Oui, la petite maïs de tout à l’heure, ce sera parfait pour cette
nuit
-Bon, et bien, bonne nuit … vous allez grossir, la météo prévoit des
chutes de neige
-Vous croyez ?
-C’est ce qu’ils ont annoncé
-Revenez tôt demain, il faudra que je vous raconte comment j’ai fait
découvrir la pipe au yéti ! Beaucoup de mal à l'allumage, avec ses
poils partout !
-Vous n’allez pas me raconter que le yéti existe vraiment ??
-Eh ben, et moi … et les licornes ? Jusqu’en 1912, vos grands
savants pensaient que le varan de komodo était une pure sornette,
alors … vous en avez des choses à apprendre …
-Bon, eh bien, promis, je mets le réveil
-Bonne nuit
Je remontais vite donner sa pâtée au chat,
grignotais un morceau, puis allais me remettre au travail. La
chatte, bien calée, vint me retrouver sur le bureau, à sa place
favorite en hiver, sous la lampe. Mais dès qu’elle entendit "Minou,
minou", elle sauta du bureau, et vint se placer, autre bonne place,
sur le radiateur juste devant la fenêtre. Elle ne s’occupa plus de
moi.
La nuit vint, et j’allais me coucher. Un peu plus
tard, la chatte vint me retrouver. Il ne fallut pas dix minutes pour
que j’entende "Minou, minou !" mais cette fois elle semblait décidée
à dormir. Et le bonhomme insistait "Minou, minouminouminou !". Ca ne
pouvait pas durer comme ça. J’allais à la fenêtre, l’ouvris, le
bonhomme resplendissait, non pas à cause de la lune, mais du
réverbère.
-Bon, c’est bien gentil, mais faut dormir
maintenant ! Allez, à demain !
J’entendis un faible "A demain", et retournai me
coucher. J’avais un peu honte d’avoir grondé ce pauvre bonhomme, et
j’eus du mal à dormir. Vers 4 heures du matin, la chatte se dirigea
vers le salon, et je l’entendis miauler.
-On ne parle pas, on communique, maugréai-je,
avant de tomber dans les bras de Morphée.
Le lendemain matin, j’avais mis le réveil, je me fis un bon café,
remis la batterie de l’appareil photo en place, et descendis vite
retrouver le bonhomme. Pour me faire pardonner, j’avais bourré de
pipes les poches de mon manteau.
Mais la météo, comme souvent, s’était trompée. La
neige avait fondu. Plus de bonhomme. Juste un petit tas de neige, et
au milieu, une carotte, et une pipe …
J’ai été de très mauvaise humeur toute la
journée. Et j'ai rangé la pipe. On ne sait jamais.
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