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Lorsqu’il y
a plus de trente ans, le jeune Philippe, sculpteur de formation, poussa à
tout hasard la porte de chez Sommer « Aux carrières d’écume », passage des
Princes à Paris, il ne se doutait pas qu’il s’engageait pour la vie dans la
voie de la pipe. D’ailleurs lui-même, à cette époque, ne fumait pas. A la
fermeture du célèbre magasin à la fin des années 1980, il récupéra une
partie du matériel et s’installa à son compte, dans l’Oise. Il y travaille
toujours, semaine, dimanche et parfois jours fériés.
DE LA BONNE GRAISSE
Philippe
Bargiel est le seul artisan au monde à utiliser l’écume de mer à la manière
traditionnelle, en respectant les règles héritées des plus grands pipiers
hongrois et autrichiens du 18° siècle. A partir d’un bloc ou d’un ébauchon
venu de Turquie (une denrée de plus en plus rare et jalousement gardée par
les Turcs eux-mêmes), il va passer six heures, voire huit, à créer une pièce
unique.
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Ce respect
de la tradition commence par la sélection de l’écume, une roche blanche à la
porosité parfaite, le silicate de magnésium. Elle est examinée
scrupuleusement, à la recherche du moindre défaut : un petit trou, une
fêlure qui vont déterminer le classement du morceau dans des catégories
allant de 1 à 9.
C’est
entièrement mouillée, donc plus friable, que l’écume est alors travaillée
manuellement. Formée et percée au millimètre près, éventuellement ouvragée,
la tête de pipe n’en a pourtant pas fini avec les mains expertes de
Philippe.
«Les
pipiers turcs ne donnent pas à l’écume le traitement qui lui permette
d’arriver à une couleur et une saveur uniques», dit-il, tout en dessinant
sur le papier le corps d’un cachalot.
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«La vérité
se trouve là, dans l‘immense tête de ce cétacé, remplie de graisse que l’on
chauffe et dans laquelle on trempe intégralement l’écume».
Notre artisan picard reste l’un des derniers à employer cette substance, qui
provient d’un mammifère marin protégé par des conventions internationales.
Par un
phénomène de va-et-vient entre l’intérieur et l’extérieur du fourneau, ce «
blanc de baleine » permet à la pipe, à force d’usage, de prendre cette
teinte jaune, puis marron rouge si caractéristique des belles écumes
anciennes. Il s’agit de ce que l’on nomme « culottage », un culottage
externe qui n’a rien à voir avec celui de la bruyère. De plus, l’effet
conjugué de cette graisse et de la chaleur va permettre aux goudrons d’être
repoussés vers l’extérieur. Conséquence : une pipe en écume restera douce,
jamais âcre, à condition de bien la nettoyer.
Dernière opération : le cirage extérieur avec de la cire d’abeille pure.
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des restaurations en attente |
«Mais pour obtenir un belle coloration, il faut que l’ écume soit fumée
avec un chiffon les 60 premières fois, pour éviter les empreintes de doigts
qui nuiraient à la régularité de la patine».
Un chiffon et non plus forcément un gant de fil, comme c’était le cas
autrefois à Vienne. Ne soyons pas plus impériaux que l’empereur !
UNE MINUTIE SANS MINUTERIE
Reste alors pour Philippe le
travail du tuyau, pour lequel l’utilisation de l’ambre est de nos jours
exceptionnelle, compte tenu de sa fragilité, « à réserver aux pièces de
collection placées dans une vitrine ». La résine de synthèse, imitation
ambre, s’avèrera plus abordable et pratique pour la plupart des pipes à
porter au bec. Enfin, pour raccorder la tige au tuyau, surtout pas de
plastique pour le pas de vis, mais de l’os pour les tuyaux en résine et du
buis pour ceux en ambre.
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Vous l’avez
compris, tout est minutieux chez ce maître-pipier, qui ne compte pas son
temps de travail : sélection, perçage, traitement, assemblage : tout a son
importance. Car la meilleure des pipes, avec un mauvais tuyau ou un montage
approximatif, devient alors une compagne décevante et mal-aimée du fumeur.
Récemment,
vingt-cinq écumes de Philippe Bargiel ont été exposées lors d’un salon à
Cologne, en Allemagne. Elles sont parties «comme des petits pains», mais pas
au prix des petits pains…à de nombreuses centaines d’euros.
Philippe
réalisait autrefois des créations sculptées pour des clients japonais, des
têtes de Vercingétorix, Napoléon ou De Gaulle. Mais il a cessé cette
activité, faute de temps. Car il passe une grande partie de ses journées à
réparer écumes, bruyères, tuyaux… et il trouve toujours une solution à un
problème.
«Tenez, si
votre bruyère a brûlé parce que vous avez fumé trop rapidement, votre pipe
n’est pas fichue. Il y a la possibilité de doubler le foyer avec de l’écume.
C’est une très bonne façon de la sauver. Elle redevient excellente ! » . |
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façonnage de l'ambre |
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Entre les
créations et les réparations, les jours sont courts dans son modeste atelier
de Crépy-en-Valois. Seule la canicule l’a obligé à lever le pied un peu,
l’été dernier. Mais ces connaissances acquises au fil des décennies,
Philippe Bargiel ne veut pas les garder pour lui.
« Si je passe sous une voiture demain et que je disparais, personne ne
pourra continuer ».
Voilà pourquoi il a décidé de former une apprentie, en la personne de
Bethenia, qui commence seulement à s’imprégner du savoir-faire.
Au fait, Philippe fume-t-il lui-même la pipe en écume et que met-il dedans ?
« Depuis ma première entrée dans la maison Sommer, oui, je me suis mis à la
pipe. Mais je ne fume jamais en travaillant : trop de concentration est
nécessaire et la pipe à la bouche me gêne devant mes tours et les outils. Ce
serait même dangereux ».
C’est donc
au repos, moment rare, que l’artisan déguste une de ses écumes, bourrée avec
un mélange peu aromatique auquel il ajoute une touche de Latakia. La
récompense suprême.
Nicolas Stoufflet
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Philippe Bargiel
1 rue Bois de Tillet
60800 CREPY EN VALOIS
Tél : 03 44 59 00 03
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