Pipiers Américains


 

Todd Johnson prépare un doctorat en langues classiques et en théologie. Pas étonnant donc que ce jeune académicien ait baptisé sa marque de pipes Sto Briars ou que les trois lignes qu'il propose portent des noms inspirés de l'Antiquité grecque : les Spartan guillochées, les Athenian sablées et les Alexandrian lisses. Attiré et inspiré par les monstres sacrés danois, Todd Johnson est passé par une période où son objectif était de maîtriser le style de ses héros et de leur rendre hommage.

Depuis peu, il s'est affranchi et s'est forgé un style personnel. Fameux avant tout pour ses lisses remarquablement élégantes, avec des accents décoratifs du plus bel effet ou avec des tiges en bambou, il est devenu incontournable : du vrai haut de gamme, tant au niveau de la qualité que des matériaux employés, qu'au niveau de l'exécution et de la finition. Désormais ce jeune Américain est le pair des Danois : ses créations se vendent comme des petits pains à des prix comparables à ceux de Tom Eltang ou de Bang.

Larry Roush est considéré par la crème des connaisseurs américains comme le meilleur pipier du moment. Soutenu à ses débuts par Mike Butera, Larry a hérité de son mentor l’aspiration à la perfection technique. Apparu au début des années 90, puis disparu de la circulation, Larry Roush a fait l’année passée un come back remarqué. Depuis son retour, ses pipes ont encore progressé et trahissent une réelle passion et une maîtrise parfaite. Ses tuyaux entièrement faits main, sont d’une finesse et d’un confort exemplaires, ses flocs exécutés en delrin sont tous parfaitement adaptés aux mesures de la tige de chaque pipe, l’équilibre des pipes est excellent. Comme Larry est également orfèvre, l’argenterie dont il décore ses pipes, est splendide, quoique discrète. L’œuvre de Roush a cette vertu dont très peu de pipiers peuvent s’enorgueillir : tout en restant dans le carcan d’un classicisme contemporain, son style est immédiatement identifiable : un parfait équilibre entre virilité et élégance. Des formes fortes et compactes avec des lignes et des courbes naturelles, harmonieuses. Sa spécialité, c’est les pipes guillochées dont la couleur, parfaitement assortie au cumberland des tuyaux, vire entre le brun foncé et le bordeaux. Un régal et pour les yeux et au toucher. Des pipes sans forfanterie. Du sérieux. Du solide. De l’intemporel.

Pour finir, un cas à part et à plus d’un titre. Tout condamne Rolando Negoita à être exclu de cette liste : il n’est pas américain et c’est à peine plus d’un an qu’il fit son entrée dans l’univers pipier. En effet, Roumain d’origine et sorti d’une famille d’artisans, Rolando Negoita fit ses études à l’Académie des Beaux Arts à Bucarest. Vu la pénurie de pipes décentes, il apprit à tailler lui-même des bouffardes en tous bois. Vint l’exil aux Etats-Unis où il devint professeur d’orfèvrerie et de design. Parallèlement il créa son propre atelier où il se mit à créer couteaux, accessoires pour pipes et, c’était à prévoir, pipes. Tout inspire ce designer, des baleines aux noix, des amphores grecques à l’esthétique Bauhaus. S’il y a un seul pipier dont on peut dire avec certitude que tôt ou tard ses créations finiront au musée, c’est bien Rolando. Elégantes, sensuelles, fascinantes, parfaitement proportionnées, elles révolutionnent l’objet qui nous est si cher. Sans choquer, sans tomber dans le piège du tape-à-l’œil. Côté finitions, Rolando est polyvalent. Il est même le père d’une finition nouvelle, la walnut finish, un procédé de guillochage qui imite l’aspect d’une noix. Quant à la fumabilité de toutes ces merveilles, pas de soucis à se faire, grâce aux conseils de pipiers comme Tom Eltang ou Trever Talbert, elles sont parfaitement bien exécutées. Du grand art pipier et un immense potentiel. A suivre !

Rolando Negoita est manifestement le plus original et le plus prometteur de la dernière génération. Mais il n’est pas le seul jeune loup qui a profité du pipe boom aux Etats-Unis. Parmi les dizaines de nouveaux pipiers qui se sont manifestés ces dernières années, certains méritent d’être mentionnés. Mike Lindner, qui aspire à la perfection technique, s’inspire de toute évidence des maîtres danois, tout en créant des modèles qu’il peut appeler les siens. Tyler Lane et Brian Ruthenberg cherchent encore leur style propre, mais proposent d’ores et déjà des pipes jolies et bien exécutées, avec des tuyaux remarquablement confortables. L’œuvre de Jody Davis est clairement marquée par ses mentors Lars Ivarsson et Jess Chonowitsch. D’ailleurs ses pipes se distinguent par leur goût excellent. Walt Cannoy qui s’est récemment retiré à cause de problèmes de santé, a impressionné les amateurs par son exécution et sa finition soignées et par son style tout personnel. A vrai dire, certaines de ses créations conviendraient parfaitement à un emploi peu orthodoxe dans une messe noire. Et voici, mais gardez le secret, un nom à retenir : Will Purdy. Ce pipier n’est pas encore entré dans l’arène. Pour le moment il refuse de vendre ses créations. En toute tranquillité il est en train de se perfectionner. Et croyez-moi, il a du talent à revendre.

Tyler Lane Mike Lindner Walt Cannoy Denny Soeurs

Au terme de cet aperçu, une question s’impose : la pipe américaine se distingue-t-elle de son pendant européen ? Ce qui frappe d’emblée, c’est que le parcours personnel des pipiers d’Outre-Atlantique n’est en rien comparable à celui de l’artisan typique du Vieux Continent. Chez nous, que ce soit en France, au Royaume-Uni, en Italie ou au Danemark, les mots-clés sont tradition et continuité. Le savoir-faire est transmis de génération en génération, grâce aux confréries et aux ateliers où maîtres et apprentis se côtoient. Ces rapports intenses et quotidiens entre pipiers expérimentés et jeunes loups sont d’ailleurs favorisés par le fait que souvent la production se concentre dans un périmètre fort restreint. Saint-Claude, Pesaro ou Svendborg en sont de parfaits exemples. Aux Etats-Unis, en revanche, rien de tout cela. Pas de confréries, pas d’ateliers qui, à l’instar de Larsen, engagent, guident et développent systématiquement les nouveaux talents. En outre, dans ce vaste pays où les pipiers sont éparpillés de la Floride au Montana et de New York à la Californie, des contacts fréquents sont évidemment exclus. Dès lors, les pipiers américains sont fondamentalement autodidactes. Et fiers de l’être.

Cependant, il faut nuancer quelque peu ce tableau. Vivant à l’ère des moyens de communication et des autoroutes digitales, les artisans américains sont moins isolés qu’il n’en paraît au premier abord. Plusieurs jeunes pipiers m’ont raconté que le téléphone et le courrier électronique leur permettent de s’adresser à leurs aînés. En plus, Trever Talbert, un des artisans les plus respectés, a publié sur son website une description détaillée de ses méthodes de travail et une panoplie de conseils et de tuyaux pratiques. Maints débutants m’ont rapporté que ce site leur a été d’un grand secours. Et puis, il y a ce phénomène typiquement américain des pipe shows. La plupart des valeurs établies, tant américaines qu’européennes, s’y rendent et les néophytes en profitent pour leur demander conseil. D’ailleurs lors de ces rencontres, les pipiers venant des deux côtés de l’Atlantique fraternisent et échangent idées et tuyaux. Bref, il existe quand même une certaine transmission du savoir-faire, même si, de toute évidence, elle est moins systématique qu’en Europe. Et ce n’est pas tout. Certains pipiers américains font le pèlerinage au paradis de la pipe haut de gamme : le Danemark. Ainsi Todd Johnson a fait un stage chez Tom Eltang et Tony Rodriguez, un artisan inconnu du grand public, a été assisté par les légendaires Lars Ivarsson et Jess Chonowitsch. Et comme la pipe artisanale américaine couvre maintenant au moins deux générations, il va de soi que les pionniers ont formé ou influencé certains de leurs successeurs. Trever Talbert ne cache pas son appréciation pour le soutien que lui a apporté Paul Perri, Mark Tinsky a débuté sous l’égide de Jack Weinberger et Mike Butera, ce parrain de la pipe artisanale américaine, a exercé une influence sur plusieurs pipiers contemporains, tels Larry Roush, Mike Frey ou le récemment décédé Steve Weiner.

Mike Butera

Jack Weinberger

Et le style dans tout cela ? Existe-t-il un style américain au même titre qu’il existe un style typiquement danois, italien, anglais ? La réponse est à la fois simple et irréfutable : pas du tout. Rappelez-vous : ni confréries, ni ateliers employant plusieurs pipiers, ni apprentissage organisé. Dans ces conditions, il était à prévoir que ces artisans éparpillés aux quatre coins d’un vaste territoire étaient destinés ou peut-être même condamnés à un individualisme pur et dur. La caractéristique la plus fondamentale de la hand made in U.S.A. est donc bel et bien son éclectisme. Pourtant, en étudiant l’œuvre des meilleurs pipiers, on peut nettement distinguer deux tendances contradictoires.

D’une part – et si c’est peut-être regrettable, c’est pourtant un phénomène fort compréhensible – il y a les pipiers qui s’inspirent tellement de la pipe européenne, que leur œuvre pèche parfois par un manque de personnalité. John Eells par exemple s’est posé comme objectif d’égaler les Dunhill de la grande époque. L’œuvre de Michael Kabik, retraité depuis des années, ressemblait à s’y méprendre à celle de Preben Holm. Quant à Todd Johnson, s’il est manifestement très doué, ses créations ne détonneraient pas dans une vitrine à Copenhague. A cet égard, il est remarquable à quel point l’esthétique et la perfection technique des maîtres danois exercent une fascination quasi obsessive sur de nombreux jeunes loups. Il est symptomatique que plein d’Américains s’efforcent de copier des créations typiquement danoises, telles que la blowfish, la pickaxe ou l’ukelele. Par ailleurs, cette révérence qui risque de paralyser la créativité personnelle, irrite pas mal de pipiers et de collectionneurs américains. Mais que ça reste entre nous !

D’autre part, il y a ces pipiers inclassables, farouchement individualistes et originaux et dont l’œuvre n’a rien en commun ni avec la pipe européenne, ni avec la production de leurs collègues américains. Ainsi, les créations de Joe Mariner ou de Denny Souers tiennent plus de sculptures martiennes que de bouffardes. Et nous avons déjà amplement souligné l’originalité de l’œuvre de Lee von Erck, Trever Talbert, Walt Cannoy ou Rolando Negoita.

Si la hand made in USA vous tente, inutile de courir à votre civette préférée. Les pipiers américains ne sont pas distribués en Europe. La raison est double. D’une part, le marché européen est saturé. D’autre part, la demande locale excède l’offre. Toutefois, Trever Talbert a l’intention de proposer dans son commerce en Bretagne les produits de plusieurs pipiers américains. Mais la façon la plus simple et peut-être la plus agréable pour acquérir des américaines, c’est en contactant directement les pipiers par courrier électronique. Ce qui plus est, la plupart des artisans disposent d’un website pour vendre leurs produits. Allez-y en toute confiance. Vous serez d’ailleurs charmé par l’accueil chaleureux que ces passionnés de la pipe vous réserveront. Et les problèmes de communication ? Rassurez-vous, entre amateurs de la pipe, on finit toujours par se comprendre.

Erwin Van Hove

 

Quelques websites de pipiers mentionnés :

 

-          J.M. Boswell : http://www.boswellpipes.com/prod01.htm

-          Walt Cannoy : http://www.wcannoypipes.bigstep.com/

-          Jim Cooke : http://lioncrest.com/jim.cooke/

-          Jody Davis : http://www.uptowns.com/pipes.html

-          Lee von Erck : http://www.von-erck.com/

-          Todd Johnson : http://www.stoabriars.com/

-          Tyler Lane : http://www.micrope.com/TylerLanePipes/

-          Sam Learned : http://www.pipedo.com/pipes/sam_e.html

-          Mike Lindner : http://www.lindnerpipes.com/

-          Joe Mariner : http://www.pipesbymariner.com/

-          Elliott Nachwalter : http://www.pipestudio.com/pipestudio/

-          Rolando Negoita : http://www.atelierrolando.com/

-          Larry Roush : http://www.glpease.com/Pipes/Roush/index.html

-          Brian Ruthenberg : http://www.briarart.com/

-          Denny Souers : http://www.lioncrest.com/denny.souers/index.html#

-          Trever Talbert : http://www.talbertpipes.pair.com/

-          Mark Tinsky : http://www.amsmoke.com/

-          Tim West : http://www.lioncrest.com/timwest.briar.pipes/index.html

-          Randy Wiley : http://www.lioncrest.com/randy.wiley/index.html