|
_small.jpg) |
C'est connu : toute
langue est le reflet d’une culture et d’une mentalité. Les Français
l’appellent une pipe d’occasion. Une pipe d’occasion, messieurs, dames ! Qui
en voudrait ? Dans l’imaginaire français, ce vocable souffre d’une
connotation on ne peut plus négative. Il est automatiquement associé à des
images peu appétissantes : vieilles bouffardes malodorantes et usées,
trouvées dans le grenier de pépé, pipes crasseuses aux tuyaux verdâtres et
mâchonnés, enfouies pêle-mêle sous d’autres objets invendables dans le coin
le plus ringard du marché aux puces. En revanche, de l’autre côté de
l’Atlantique, elle porte un nom huppé et séduisant : une estate pipe. Ca
fait autrement plus chic, n’est-ce pas! Ce terme évoque des images
d’héritages prestigieux dans un milieu d’aristocrates de vieille souche. Une
estate pipe, c’est une Dunhill de la grande époque aux lèvres d’un joueur de
golf. |
|
Dunill 1933 - Root billiard Group 4 : 2500$ |
Est-ce donc ces différences de
terminologie et d’imaginaire qui expliqueraient pourquoi les Français se
méfient des pipes qui ne sont pas neuves et qu’ils ne supportent tout
simplement pas l’idée de mettre en bouche un objet qui a été fumé par un
autre, alors que les amateurs de pipes américains achètent et revendent sans
cesse des bouffardes préfumées ?
Remarquez que ce ne sont pas
uniquement les Français qui dédaignent les pipes d’occasion. Jetez un coup
d’œil sur les divers web-sites nationaux d’Ebay, de loin la plus grande
maison de ventes aux enchères par voie électronique. En France, en Belgique,
aux Pays- Bas, en Suisse, en Italie, il n’y a guère de marché : peu de pipes
sont proposées et souvent il s’agit de bas de gamme dans un état pitoyable.
Au Royaume-Uni, l’offre est nettement plus grande : on connaît l’engouement
tout britannique pour la brocante et les antiquités. Mais le pays européen
où la vente aux enchères d’estate pipes se porte le mieux, c’est
l’Allemagne. Ce n’est pas un hasard. C’est en effet chez nos amis allemands
qu’on trouve à souhait à la fois collectionneurs et tabagistes spécialisés
présentant souvent plusieurs milliers de pipes. Cependant, le vrai paradis
pour l’amateur d’estate pipes, se situe bel et bien aux États-Unis. La
plupart des civettes y proposent des bouffardes pré- fumées, plusieurs
commerçants spécialisés dans la vente et l’achat de pipes d’occasion
proposent leurs services sur l’Internet et jour après jour, plusieurs
centaines de bruyères et d’écumes, à grande majorité préfumées, trouvent
acquéreur sur Ebay.
|
Qu’est-ce qui pousse tant d’amateurs
et de collectionneurs à suivre assidûment le marché des pipes d’occasion ?
De toute évidence, il existe plus d’une raison.
Avouons-le : tout le monde n’aime pas
les vierges ! Certains amateurs préfèrent franchement les pipes qui ont déjà
reçu leur baptême du feu, qui sont bien culottées et qui produisent donc un
goût agréable dès les premières bouffées. En outre, les romantiques se
sentent attirés par des pipes qui ont une histoire, qui ont vécu, qui
souvent portent les traces de cette vie antérieure, parfois même les
cicatrices. Les estate pipes vous rattachent au passé. À autrui aussi. Elles
ont donc un charme que les neuves n’ont point. |
_small.jpg) |
|
Peterson classic blasted medium sized Oompall with
sterling ferrel & system stem : 65$ |
L'estate pipe attire également un
autre public, celui des nostalgiques, ceux qui ne jurent que par les Dunhill
d’anta n ou les pré-trans Barling, par les family era Sasieni et les
pre-Lane Charatan, ou par les Larsen de l’ère où ce furent des pipiers
légendaires tels Teddy Knudsen, PoulI lsted ou Peter Hedegaard qui
taillaient pour la marque danoise. Par ailleurs, il va de soi que c’est
uniquement par le biais du marché de l’estate pipe que le collectionneur
peut se procurer l’œuvre de pipiers retraités ou décédés. Et puis, n’ayons
pas peur de le dire, bien évidemment, une majorité d’amateurs de pipes
d’occasion s’intéresse aux ventes aux enchères pour des raisons bassement
financières.
|
_small.jpg) |
Tout d’abord, tout passionné de pipes
rêve de trouver un jour une superbe bouffarde d’un pipier mythique à un prix
dérisoire. Or, avez-vous déjà effectivement trouvé des pipes neuves dans le
commerce traditionnel à des prix ridicules ? À des prix invraisemblables ?
Je parie que non. En revanche, pour celui qui suit avec assiduité le marché
de l’estate pipe, ces trouvailles inoubliables ne sont peut-être pas légion,
mais elles ne sont pas vraiment rares non plus. Dans les rencontres de
fumeurs de pipes, c’est avec fierté que les veinards racontent leur histoire
: une Dunhill en parfait état achetée aux puces pour 5 E, une Bang obtenue
sur Ebay pour une bouchée de pain . Personnellement je n’oublierai pas de si
tôt l’achat sur Ebay Italie d’une Baldo Baldi époustouflante et flambant
neuve pour 50 E. Son prix de vente dans le commerce était de 1 300 E ! |
|
Savinelli Autograph 4' unsmoked straight grain,
partial blast with original autograpgh rubber saddle stem : 175$ |
Rien de plus frustrant pour un
passionné de belles pipes que d’être amoureux de l’œuvre d’un pipier adulé,
tout en sachant que, faute d’argent, ces objets d’art tant convoités ne
finiront jamais dans ses cabinets. Franchement, vous arrive-t-il souvent
d’ouvrir votre bourse et de mettre 1 000 E sur le comptoir pour vous offrir
une Bang numérotée, une Eltang Snail Grade ou une Jess Chonowitsch au grain
parfait ? Pour la plupart des amateurs, les prix de ces pipes de rêve sont
hors de portée. C’est une tout autre affaire si vous en dénichez une sur le
marché de la pipe d’occasion : fort probablement, elle se vendra à moitié
prix.
|
Finalement, il s’avère que l’achat
d’une estate pipe de qualité est un investissement sûr et sans risques,
alors que ce n’est souvent pas le cas de l’acquisition d’une pipe neuve.
Démonstration. Vous économisez des mois durant pour vous offrir cette si
séduisante bulldog de maître pipier X, aperçue dans la vitrine d’un
tabagiste. Arrive enfin le jour de gloire où vous sortez du magasin, 700 E
en moins dans votre portefeuille, mais avec l’objet de votre désir bien calé
dans la poche de votre pardessus. Vous fumez plusieurs fois l’élue de votre
cœur et vous devez, ô horreur, admettre que vous êtes fort déçu. Rien à
faire : il faut vendre, le cœur lourd . Vous la proposez sur Ebay. Elle
trouve preneur, vous avez perdu 300 E dans la transaction. Pénible. Le
nouveau propriétaire a fait une belle affaire. Il allume sa nouvelle
acquisition, plein d’espoir. Mais, hélas, pour lui aussi, c’est la douche
froide. Il décide donc de se séparer de sa pipe. Il la propose à son tour
sur le marché international de l’estate pipe. Sans regrets. Parce que fort
vraisemblablement il ne perdra pas un centime. En effet, le prix que les
acheteurs potentiels seront prêts à payer, ne sera pas calculé à base du
prix qu’il a payé, lui. Non, ce sera toujours le prix de la pipe neuve qui
leur servira de point de repère. Transaction beaucoup moins pénible ! Je les
vois bien, votre sourcil levé et votre air sceptique. Malgré mon
enthousiasme, la pipe d’occasion continue à vous inspirer méfiance, voire
dégoût. Pour vous, je n’ai qu’un conseil : changez votre vocabulaire. La
pipe d’occase est morte, vive l’estate pipe ! Ou si vous vous sentez une âme
d’académicien puriste qui a horreur du franglais, savourez en bouche le
vocable “pipe préfumée”. Comment ? Vous êtes un dur à cuire et mon conseil
n’est qu’un emplâtre sur une pipe de bois ? Vous vous obstinez et persistez
à croire que mettre en bouche une bouffarde qui a déjà été fumée par un
inconnu, est vulgaire ? Dans ce cas, rappelez-vous les aristocrates d’antan
qui avaient l’habitude de prêter leurs nouvelles et précieuses écumes de mer
à un régiment entier pour que les soldats les fument sans interruption
jusqu’à ce qu’elles aient pris une couleur et une patine parfaites. |
_small.jpg) |
|
Tsuge : 330$ |
Si au contraire, après lecture de ces
lignes, vous vous sentez prêt à foncer sur le website d’Ebay à la recherche
de bonnes affaires, ne ratez pas le numéro suivant de Pipe Mag. Je vous
promets quelques bons tuyaux.
Erwin Van Hove |