Faire pousser son propre tabac pour inventer un nouveau blend de A à Z, quel fantasme pour un amateur de la fameuse herbe à Nicot !
Après tout, pourquoi pas ?
Aux Etats-Unis, les producteurs amateurs sont nombreux. Leurs plantations sont exhibées sur Reddit [r/GrowingTobacco] et divers forums (https://forum.wholeleaftobacco.com), preuves qu'un jardinier dégourdi peut donner naissance à des feuilles de qualité. Ces passionnés parviennent ainsi à rouler leurs propres cigares et produire une grande variété de tabacs à pipe, y compris certaines spécialités parmi les plus complexes - comme le cavendish, le latakia et le perique.
Mais avant de presser son premier plug, encore faut-il disposer de bonnes feuilles issues des variétés de tabac adéquates, séchées dans les règles de l'art. C'est à ce prix que l'amateur pourra constituer un stock suffisant pour laisser libre cours à sa créativité, tout en échappant légalement aux contraintes qui pèsent de plus en plus sur l'honnête fumeur de pipe français.
A la faveur d'un prochain déménagement à la campagne, j'ai commencé à m'imaginer dans la peau d'un Jeremy Reeves ou d'un Greg Pease. Un large potager, une serre, des plants de virginias, de burleys, d'orientaux, de rustica... Et des manoques suspendues, embaumant la remise de leurs chaudes effluves.
Avec un peu de terrain et quelques efforts, il est possible de cultiver du tabac en France. Après tout, Nicotiana Tabacum pousse sur tout le territoire depuis le XVIIème siècle. Cette culture a été florissante pendant des siècles, mise à mal uniquement par les autorités publiques aux détours de périodes plus ou moins sombres.
Motivé par les exemples d'outre-Atlantique et rassuré par l'histoire tabacologique de l'hexagone, j'ai décidé de commencer mon voyage de blender débutant par l'acquisition d'un livre capable de m'enseigner les bases nécessaires : "Cultiver son propre tabac" par Sébastien Marc.
Voici le résumé :
Cultiver son propre tabac, c'est facile et légal !
Nous sommes si éloignés de la nature que nous méconnaissons les plantes les plus communes et les plus quotidiennes. Le tabac n'échappe pas à ce constat.
Parmi les fumeurs, combien savent comment pousse et se cultive un plant de tabac, quel est le processus de séchage, quelles sont les différentes variétés ? Qui connaît l'aspect de la plante elle-même et envisage de pouvoir faire pousser son tabac chez lui ?
Si fumer n'est évidemment pas un geste favorable à la santé, rien n'empêche de rester modéré et d'éviter les additifs et produits artificiels mêlés au tabac industriel, qui en décuplent la nocivité. De nombreux fumeurs en prennent conscience et s'orientent de plus en plus vers la consommation d'un tabac 100 % naturel ou pauvre en additifs.
Mieux connaître l'"herbe à Nicot", semer, entretenir et récolter son propre tabac, fumer moins, fumer mieux et réduire ainsi les facteurs de risques, retrouver la dimension rituelle et sacrée, voilà ce que vous propose cet ouvrage riche de 180 photographies, le premier à aborder tous ces sujets et à porter un regard renouvelé sur l'usage de cette plante.
L'auteur
Sébastien Marc est professionnel de l’édition dans les domaines de la santé naturelle et des médecines alternatives, de la nature et de l’environnement, des arts martiaux et de l’énergétique chinoise. Il est également directeur de collection.
J'ai été globalement assez déçu par la lecture de ce petit livre pourtant prometteur. Trois axes principaux sont à l'origine de cette déception.
Tout d'abord, la
Le livre reste concentré sur la portion minimale de cette longue liste. Le lecteur peut donc effectivement apprendre comment planter, faire germer puis cultiver ses plants de tabac, avec une belle exhaustivité et de nombreuses photographies. Malheureusement, les qualités techniques de l'ouvrage s'arrêtent ici.
C'est assez ahurissant, mais le livre ne propose pas une seule fois un véritable schéma du plant de tabac, ni de focus sur ses fleurs. Bien sûr, les photos sont belles et affichées dans de généreux formats; mais on n'y retrouve pas la précision nécessaire à une compréhension complète du sujet. Les différentes feuilles sont appelées "feuilles du bas, du milieu et du haut", sans reprendre la nomenclature historique (et autrement plus riche) établie par les cultivateurs hispanophones. On nous explique que les feuilles du bas sont "libre de pie" et celles du haut sont "coronas", mais rien concernant le ligero, le gordo...
Un schéma de ce type me paraissait pourtant incontournable :
Quels cultivars sont les plus adéquats pour planter en Normandie ? En Savoie ? Au Pays-Basque ? Pas de réponse. Comment faire sécher proprement des virginias à domicile, sans hangar chauffant ? Le sujet est évoqué mais n'est pas traité.
Même le air-curing adapté aux burleys est finalement traité en superficie. On nous explique bien les durées, les températures et hygrométries à respecter, mais sans nous donner les moyens techniques de suivre ces indications. L'auteur semble vivre dans une région plutôt propice au séchage naturel du burley, mais comment faire ailleurs, sous d'autres climats ? Mystère.
Pas un mot ne sera prononcé sur les méthodes de fermentation du tabac à domicile. Rien sur la fabrication de plugs, de ropes. La coupe est survolée, sans considération sur l'impact que cela peut avoir sur la combustion et l'aromatique.
Evidemment, rien non plus sur les méthodes pour faire du cavendish, du latakia ou du perique à domicile.
Nous voici arrivés au deuxième axe de ma déception, qui concerne l'aspect
Quelles croyances, quels mythes, quelles utilisations ? Pourquoi ? "Pour chasser les mauvaises idées", "pour atteindre un autre état de conscience"... Très bien, mais il faut m'en dire plus ! Voir un vieux bonhomme d'Amazonie entrain de fumer sous une tente et me dire "c'est rituel", ça ne me suffit plus. En quoi croit ce papy équatorial ? Pourquoi s'emboucane t'il comme ça ? Je digresse, mais je suis las des représentations superficielles que l'on peut voir dans les documentaires et les livres. J'ai toujours l'impression de m'arrêter au seuil de quelque chose de passionnant. Lorsqu'on parle de la Pythie de Delphes, on est capable d'expliquer en détails sa fonction sociale, la mythologie autour de ses visions, et même de donner des hypothèses scientifiques pour expliquer la source de ses hallucinations. Pourquoi ne pas faire la même chose avec les rituels et croyances des cultures Arawaks ?
À contrario, l'auteur créé parfois des ponts incongrus avec ses propres croyances et pratiques, en reliant de temps en temps le tabac aux notions de yin et de yang, au taoïsme...
La chose spirituelle et les pseudo-sciences me hérissant bien vite dès qu'elles sont traitées hors d'un cadre historique / ethnologique, je m'abstiendrai d'aller plus loin sur ce sujet. J'aurais préféré que l'on me parle des traditions taïnos plutôt que d'insérer des références asiatiques qui sont tout simplement hors de propos.
Enfin, nous voici au dernier axe de ma déception. Il s'agit de la PASSION de l'auteur, cette passion qui nous rassemble autour de la plante dont nous nous délectons.
Loin de moi l'idée de remettre en question le dévouement de Sébastien Marc à la cause du tabac. L'auteur a produit un livre incomplet et frustrant à mes yeux, mais je ne peux que reconnaitre son intention de proposer un ouvrage concis, didactique et bien illustré.
Plusieurs sections du livre prennent le temps d'aborder le versant politique et social du tabac, en le défendant face à l'hygiénisme abusif de notre époque, tout en apportant une véritable nuance autour de la dimension toxicologique du tabac.
Sébastien Marc décrit en détails les types de polluants produits par la fumée. Il met en évidence les différences fondamentales qui existent entre le tabac industriel et celui produit chez soi. Il en vient même à décortiquer la composition des filtres à cigarettes.
La vérité est là, chers lecteurs. Je vous ai menti par omission afin de vous restituer la décevante révélation que m'a procuré "Cultiver son propre tabac".
L'amateur de bouffardes et l'afficionado de puros ne sont pas les cibles de Sébastien Marc. Ce livre est entièrement tourné vers les consommateurs de cigarettes.
Tout prend alors davantage de sens. Le livre est traversé par ce leitmotiv : "Fumer moins, fumer mieux".
Or, qui fume "le plus, et le pire" ? Ce sont les consommateurs de cigarettes, qui dans une majorité écrasante ne consomment le tabac que par nécessité, et non par plaisir gustatif.
La quantité avant la qualité; c'est le tort que le livre essaie de redresser en proposant aux consommateurs de cigarettes de ne plus être soumis aux produits industriels bourrés d'additifs. L'attention particulière apportée aux notions de santé, les détails sur les papiers à rouler et les filtres, tout prend sens.
Il n'est donc pas question de produire un tabac de grande qualité gustative, de composer un blend pertinent ni d'apprendre à préparer les différentes spécialités tabacologiques. Il s'agit simplement de faire pousser un tabac de qualité suffisante pour pouvoir rouler des clopes moins nocives à la maison.
Mon regard sur ce livre était injuste. Oh, ma déception est toujours palpable; mais désormais, je comprends que j'ai abordé cette lecture à partir d'un malentendu. J'espérais une "expérience totale" autour du tabac, une approche exhaustive et à la hauteur de ce que les communautés de pipophiles et de havanophiles peuvent produire de meilleur sur internet. En réalité, j'ai dans les mains un livre qui essaie simplement d'apporter un peu de liberté et une meilleure santé à l'immense cohorte des fumeurs de cigarettes. Une intention louable.
D'ailleurs, il apparaît évident que l'auteur aime sincèrement le tabac - ses photos mettent en scène une grande variétés de cultivars (Burleys, Virginia, Orientaux, Rustica, ornementaux...), preuve d'une véritable expérience et d'une intention de composer des blends avec un certain niveau de complexité. Simplement, cette complexité n'a pas sa place dans ce livre.