Selon le texte sur la boîte, le Banbridge serait un mélange qui s’adresse à la fois aux fumeurs de tabacs naturels et aux amateurs d’aros subtils. Il s’agit de flakes composés de divers virginias et burleys et d’une prise de perique, rehaussés d’un léger goût de nougat. Bizarre comme recette.
Il ne faut pas se fier aux couleurs de la photo surexposée du site web de Schneiderwind. En réalité, la boîte contient un long rouleau de flake aux diverses teintes brunes. Le tabac n’est que légèrement pressé et présente un degré d’humidité idéal, ce qui permettra un bourrage et un allumage faciles. En humant le tabac, je ne décèle pas la moindre trace d’arôme de nougat. Par ailleurs je ne sens pas non plus le burley. Ou si peu. Par instants je crois détecter une très vague note chocolatée. Par contre les virginias dégagent clairement des odeurs de croûte de pain. Le perique de son côté se borne à saupoudrer le pain d’une pincée de poivre. Fondamentalement, c’est un nez introverti qui annonce des saveurs sans forfanterie.
C’est correct. D’emblée je découvre une fumée plutôt légère qui correspond au nez. Elle est assez douce, mais avec une pointe d’acidité et d’amertume, légèrement piquante et délicatement citronnée. L’apport du burley m’échappe tout comme le goût de nougat. Le fumage se passe sans encombre mais aussi sans surprises. Les saveurs n’évoluent guère si ce n’est que l’acidité et le poivré gagnent un petit peu en ampleur et que dans la deuxième moitié du bol j’ai l’impression que les goûts se fondent davantage en un tout. Mais si ce tout ne me dérange aucunement, il n’arrive pas non plus à m’enthousiasmer. Certes, le Banbridge se consume gentiment, ne mord pas et ne produit pas de fausses notes gustatives, mais c’est le genre de mélange passe-partout qui est bien fait mais qui ne manquerait à personne s’il venait à disparaître du marché. Comme VA/perique il lui manque de l’envergure et de la personnalité et comme aro il n’a rien pour plaire aux amateurs du genre. C’est d’ailleurs le lot de bon nombre de mélanges qui sont censés s’adresser à deux catégories de fumeurs : ce n’est ni chair ni poisson.
Vous le savez : ça fait des années que je ne fume quasiment plus de latakia blends. Pendant deux décennies j’ai été véritablement accro à l’herbe noire jusqu’au jour où je me suis senti gavé. Depuis, il m’arrive encore de fumer ce qui me reste comme mélanges au shekk-el-bint, mais j’évite soigneusement les tabacs dominés par le latakia chypriote. Bref, il ne m’arriverait jamais à l’esprit d’acheter du Khoisaan qui en contient 59%. Mais comme une bonne âme m’a envoyé des échantillons de Khoisaan et de Khartoum pour connaître mon avis sur ces deux créations de Hans Wiedemann, je me sens dans l’obligation de les déguster.
A part le latakia, le Khoisaan contient du fire cured virginia, du dark fired kentucky et du perique. Devinez la couleur du blend. Quant au nez, je m’attends à un tsunami d’odeurs fumées et grillées, mais à ma surprise ce n’est pas le cas. Bien sûr qu’on est dans l’univers de l’empyreumatique, mais sans excès. Je sens de l’acidité volatile qui monte, mais fondamentalement c’est un nez rond et harmonieux et, compte tenu des ingrédients, assez discret. Je sais d’ores et déjà que c’est un mélange bien ficelé.
Ça se confirme en bouche. Oui, c’est fumé et grillé, mais en même temps boisé, épicé et terreux. Et clairement aigre-doux sur une petite note citronnée. On est loin de la caricaturale bombe à latakia. Au contraire, les différents ingrédients collaborent intimement pour aboutir à un tout harmonieux. Le goût est intense mais pas écœurant et grâce au kentucky et au perique, la fumée est assez puissante mais sans jamais devenir lourde. D’ailleurs la belle acidité réveille les papilles et évite la sombreur pesante dont souffrent certains latakia blends.
En cours de route, il n’y a pas de réelle évolution, mais cela ne me gêne nullement. Je note que le tabac se consume sans problèmes et assez rapidement et que, malgré l’acidité marquée, mes muqueuses ne protestent pas.
Bref, en dépit de mon désamour de mélanges au latakia, je dois dire que j’ai bien aimé le Khoisaan. Je suppose donc que le généreux donateur m’a envoyé l’échantillon parce qu’il supposait que ce serait le cas et parce que lui-même apprécie particulièrement ce tabac. Pour savoir ce qu’il m’en a dit exactement, je relis mes courriels. Surprise : C’est superbement bof. Ça alors ! Se pourrait-il que le fait d’avoir abandonné le latakia depuis des années ait affecté mes compétences de dégustateur de mélanges anglais ? Je m’empresse de consulter Tobaccoreviews. Dix avis avec l’impressionnant score total de 3,9/4. Me voilà rassuré.
Composition : latakia, virginia, kentucky, perique, black cavendish non saucé et havane. Il est évident que Hans Wiedemann et Peter Hemmer (oui, la gamme entière des mélanges Africa Line est le résultat de leur collaboration) ont cherché à nous livrer un blend complexe.
L‘échantillon est composé quasi exclusivement de ribbons noirs et bruns coupés finement, mais ici et là je découvre un morceau de feuille de havane. On sent immédiatement que le Khartoum est le résultat d’un long procès de mise au point : plutôt que les divers ingrédients, on sent un tout cohérent, rond et subtil où rien ne dépasse.
Dès les premières bouffées, je me sens sous le charme. Je retrouve d’emblée l’homogénéité et l’harmonie du nez. Bien sûr je goûte le latakia, mais il m’est impossible d’identifier les autres ingrédients. Ils travaillent de connivence pour nuancer et ennoblir les saveurs de l’herbe chypriote. La fumée est résolument aigre-douce, épicée, voire poivrée, alors que le goût empyreumatique du latakia s’exprime avec retenue. Deux forces opposées se tiennent en équilibre : les acides tonifient la fumée qui provoque un léger picotement alors que le tabac à cigare l’arrondit en lui apportant un certain crémeux. Cependant, en cours de route cette impression de velouté s’efface alors que l’aigre-doux poivré prend de l’ampleur. Une évolution que je regrette. Pour le reste les goûts demeurent stables.
Ribbon cut fin oblige, le tabac se consume assez rapidement. On ne peut pas dire qu’il morde, mais il se peut tout de même que certains palais soient sensibles à son acidité marquée. C’est un mélange au goût intense et à l’impact percutant, mais qui n’écœure pas pour autant. Et c’est pareil pour la puissance : pour un mélange à base de latakia, le Khartoum est assez fort, mais sans jamais dégager une impression de lourdeur.
Pour tenir tant d’ingrédients en équilibre, il faut du savoir-faire. Le Khartoum ne témoigne donc pas uniquement de la fructueuse collaboration d’un blender pro et d’un amateur, mais également de leur maîtrise. Il ne faut d’ailleurs pas sous-estimer l’apport de Peter Hemmer. Voici ce qu’en dit Hans Wiedemann dans une interview : Peter est absolument génial en matière d’évaluation des saveurs. Personnellement, je ne connais personne qui sache lire et expliquer les tabacs aussi bien que lui. Pour cette gamme de tabacs, Peter est le principal initiateur des idées. Pas étonnant donc que Hemmer soit un contributeur assidu et apprécié de revues de tabac sur l’excellent site Pfeifenblog. Et fait remarquable, ses compétences ne se limitent pas aux tabacs. Hemmer a également taillé des pipes pour la marque Foundation by Musicò. Rappelez-vous à cet égard que Foundation était le nom d’origine de la gamme Africa Line.
Conclusion générale : Ni le Khoisaan ni le Khartoum ne sont ma tasse de thé. Je n’en achèterai donc pas. N’empêche que j’estime que dans leur genre ce sont deux créations fort réussies qui plairont à coup sûr aux amateurs de mélanges anglais.