|
De belles réactions
Tout récemment j’ai publié un article pour promouvoir et recommander le
petit nouveau sur la scène sanclaudienne, celui qui a le talent et
l’ambition de faire en France du véritable haut de gamme : David
Enrique. (http://www.fumeursdepipe.net/artenrique.htm)
Ce modeste article bien innocent a fait, semble-t-il, des vagues.
Remarquez, ni le demi million de lecteurs du site web Fumeurs de pipe
où mon texte a été publié, ni les 637 membres de l’incontournable forum
francophone du même nom ne se sont plaints. Au contraire. Mon article
n’a donc nullement importuné les lecteurs auxquels il était destiné. Par
contre, il a profondément choqué la fine fleur de cette autre assemblée
virtuelle née de la rancune contre " collectionneurs ", " snobs " et
" élitistes ". Fine fleur qui d’emblée, au moment de la fondation de ce
bar-tabac virtuel, s’était posé pour objectif de défendre la bouffarde
démocratique et tout ça dans un esprit de tolérance et de convivialité.
Après lecture de cet éloge de David Enrique, ces gens tolérants et
conviviaux ont publiquement caractérisé mon texte de propos xénophobes
qui démontrent plus une haine qu’autre chose, de calomnies à
l’encontre de la bouffarde made in Gaule. Moi-même, j’ai eu droit à
des qualificatifs du genre bougre de con et RACISTE anti-français.
(Les majuscules ne sont pas de moi) Il paraît même que ce mec fout la
GERRBBBBE à certains et que les Français m’emmerdent.
D’ailleurs, à leurs dires mon racisme anti-français ne doit pas étonner
puisque je suis flamand et que tous les Flamands ont horreur de tout ce
qui est francophone, alors qu’ils débordent de sympathie pour les
Boches. Il se peut évidemment que mon interprétation personnelle de la
tolérance et de la convivialité soit déformée par ma mentalité de
Flamand collabo, mais je ne peux m’empêcher de penser que notre hobby
peut se passer de ce genre de tolérance et de convivialité.
Si l’on me permet…
Avant de passer au véritable sujet de ce petit exposé qui - je vous le
promets, cher lecteur – sera consacré à l’objet de votre passion,
j’aimerais quand même mettre quelques points sur des i.
Il est vrai que je suis flamand. De là à dire que je déteste les
francophones… De formation, je suis philologue spécialisé dans la
linguistique et la littérature françaises que j’ai enseignées pendant
deux décennies. Un choix surprenant de la part d’un raciste
anti-français, n’est-ce pas ! Quant à l’insinuation qu’étant flamand, je
dois forcément avoir des sympathies teutonnes, je peux être bref.
Pendant la guerre, mes deux grands-pères ont été enfermés dans des camps
de travail allemands. Le grand-père de ma femme, un des chefs de la
résistance de la ville où j’habite, est mort dans un camp de
concentration. La maison de mes grands-parents maternels a été
confisquée par l’armée allemande et après la guerre ils l’ont retrouvée
en ruines. Ma grand-mère a été blessée dans un bombardement allemand.
Alors oui, vous pouvez vous imaginer à quel point ma famille est fan des
Boches. Quant à moi, je m’exprime avec plaisir en français et en
anglais, alors que je refuse catégoriquement et en toutes circonstances
de parler allemand. En plus, je suis le directeur de deux athénées pour
étudiants juifs, un job de prédilection pour un sympathisant des
Prussiens. Les accusations publiques d’être un raciste anti-français et
d’avoir l’esprit flamand collabo sont donc totalement déplacées,
inacceptables et profondément blessantes. Et dire qu’un jour un éminent
membre du forum qui publie ces immondices, m’a menacé d’un procès en
diffamation pour l’avoir appelé un peu con sur les bords !
Les faits
Mais revenons à nos oignons. Qu’est-ce qui m’a valu cette vague
d’insultes hargneuses ? Qu’est-ce qui a déclenché la métamorphose du
forum convivial en front national ? Peu de choses. Deux phrases. Les
voici : Et de surcroît un Français, ce qui n’arrange rien quand
on aspire à devenir artisan pipier haut de gamme ! et Et, denrée
ô combien rare dans la ville jurassienne, la volonté de voir plus loin
que le bout de son nez, de regarder au-delà des frontières, d’apprendre,
de se remettre en question, de progresser.
La première se réfère au fait qu’à l’opposé de la Scandinavie, de
l’Allemagne ou des Etats-Unis, la France n’a pas de tradition d’artisans
" high grade ". Alors que Rad Davis a appris le métier chez Mark Tinsky,
que Rainer Barbi et Cornelius Maenz aident et conseillent les jeunes
loups allemands, que Tom Eltang invite régulièrement de jeunes talents à
faire un stage dans son atelier, en France l’aspirant pipier haut de
gamme se retrouve dans le désert. Ce n’est pas un mensonge. Ce n’est pas
une opinion. C’est un fait.
La deuxième, elle, fait état d’une mentalité typiquement sanclaudienne :
les producteurs jurassiens s’épient les uns les autres sans jamais jeter
un regard au-delà des frontières. J’ai rencontré à Saint-Claude des
figures de proue de l’industrie pipière qui n’avaient jamais entendu
parler de Barbi, de Bang, voire de Bo Nordh. Ils n’avaient même jamais
essayé une bête Castello. Exclu donc de s’intéresser à ce qui se fait
ailleurs, d’examiner et d’étudier les pipes de maîtres. Permettre à un
apprenti pipier de faire un stage dans un atelier étranger ? Que nenni.
Et tout ça parce que de toute façon, on n’a rien à apprendre de
personne, ni en Europe, ni même dans le monde entier. Et là je cite
les paroles d’un pipier sanclaudien renommé. Bref, la phrase si
calomnieuse, ce n’est pas un mensonge. Ce n’est pas une opinion. C’est
un fait. Des propos xénophobes, des calomnies ? Allons ! Une simple
critique. Et qui plus est, la vérité. Or, on le sait, la vérité blesse.
Surtout les imbéciles.
Les critiques critiqués
Voilà donc à quoi se résume cette tempête dans un verre d’eau : les
défenseurs de la bouffarde nationale sont allergiques aux critiques.
Cela ne doit pas étonner. Il est de mon expérience qu’à tous les
échelons du petit univers de la pipe française, cette allergie est une
affection fort commune. D’aucuns se rappellent, j’en suis sûr, les
irritations qu’avait causées à Saint-Claude ma lettre ouverte publiée
dans Fumeurs de pipes, dans laquelle j’osais formuler des
reproches à l’encontre de la pipe française. Certains ont pu constater
avec moi la rancune dont a fait montre un patron sanclaudien quand
j’avais eu la témérité de critiquer ses façons dans un projet auquel
participait la célèbre revue Pipes & Tobaccos. A titre personnel,
je me souviens aussi comment, après avoir publié un article élogieux sur
un coffret de 3 pipes sanclaudiennes, soudain le producteur m’a envoyé
plusieurs courriels fort sympathiques, pour se renfermer dans un silence
hautain et définitif dès que j’avais émis quelques critiques dans le
forum. Et puis, je n’oublierai pas de si tôt les fréquentes remarques
désobligeantes à mon égard de la main d’un propriétaire de civette
provinciale, faites dans ce fameux haut lieu de la tolérance et de la
convivialité, alors qu’avant il m’avait plusieurs fois contacté en privé
quand ses connaissances pipières s’avéraient insuffisantes ou quand il
voulait obtenir une pipe d’un artisan américain de renom qu’il savait
être mon ami. Apparemment, quand je pouvais lui être utile, il
réussissait, l’espace d’un instant, à oublier mon inacceptable attitude
critique. Je l’en félicite.
Je peux m’imaginer que vous jugez ces attitudes et réactions
compréhensibles, voire méritées, puisqu’il est vrai que lorsque je
critique, je ne me distingue pas exactement par mon approche
diplomatique. Mais que penser alors du président du Pipe Club de France,
gentleman charmant et parfait diplomate, qui, après avoir émis des
critiques, s’est vu confronté à une tribu de coupeurs de tête, manœuvrant
ensemble pour tenter de faire rouler sa caboche ? Quant à David Enrique,
qu’on ne peut quand même pas soupçonner de vouloir faire du tort à la
pipe made in France, mais qui a l’habitude de s’exprimer en toute
indépendance, croyez-vous que son franc parler ne lui ait pas valu des
ennemis ? Ne soyez pas naïfs.
Bref, du producteur au consommateur, dans le petit monde de la pipe
gauloise, on n’aime pas la critique.
Et pourtant. Il semblerait qu’il faille nuancer. Parce que, chose
étonnante, ces mêmes personnes aiment critiquer. A tort et à travers
d’ailleurs. Plusieurs pipiers d’origines diverses affirment que de tous
leurs clients, ce sont les Français qui se montrent les plus critiques :
il paraît qu’ils cherchent la petite bête, réelle ou, à défaut,
imaginaire. Autre exemple : n’avez-vous jamais remarqué que parmi les
fanas de la bouffarde démocratique et nationale, il est bon ton de
critiquer les marques de prestige telles Dunhill et Castello, voire la
pipe haut de gamme en général ? Un jour un monsieur actif dans le
commerce de la pipe et du tabac dans un pays européen, m’a raconté avec
une évidente joie une scène captivante : un dîner à Saint-Claude auquel
il avait participé. Ses compagnons de table, travaillant tous dans la
pipe, fumaient leur Amsterdamer et leur Amphora dans des bouffardes
locales, alors qu’ils commentaient le Chicago Pipe Show auquel l’un deux
venait d’assister. A les entendre, ce qui restait comme bon sens dans ce
bas monde, s’était concentré à Saint-Claude, alors qu’au-delà de l’océan
tout le monde avait perdu les pédales : des clients fous de dépenser des
sommes folles à des pipes aux formes folles, des pipiers fous de
demander de tels prix fous et de travailler un nombre d’heures fou sur
une seule pipe en se servant de papier de verre d’un grain follement
fin. Mais les critiques les plus acerbes, pour ne pas dire délirantes,
ce sont celles recueillies auprès d’un éminent pipier sanclaudien :
Stanwell, de la merde (sic) ; les pipiers italiens : de la merde (sic) ;
les sablages de Trever : de la merde (sic). Bang aussi d’ailleurs, mais
là il avait une info intéressante à ajouter : cette marque a été fondée
par Peter Hedegaard ( !?) qui est le plus grand pipier au monde ( !?)
que Per et Ulf essaient en vain d’imiter. Barbi : un amateur ( !?), un
richard qui travaille un mois sur une pipe, puis demande 1000 euros, un
type qui ne saurait expliquer comment on fait vraiment une pipe ( !?).
Et je garde la plus belle pour la fin : comme une pipe 100% (ou à peu
près) œils de perdrix n’existe pas,
Eltang a dû trouver un truc pour créer l’illusion d’œils
de perdrix. Un arnaqueur, quoi.
Au moins, moi, quand je critique, je ne dis pas des âneries.
La politique de l’autruche
A part de tolérantes et conviviales insultes, mon article a aussi
suscité un petit texte qui se pose pour objectif de venir à la rescousse
de la pipe nationale critiquée par du sang impur. Comme son auteur
manifestement prend la grandiloquence pour l’éloquence, d’abord il a dû
expliquer certains passages à des membres moins habitués au style
pompeux, puis on est passé à quelques échanges superficiels que les
participants ont baptisé " débat ". Voici le passage-clé de cette
défense et illustration de la pipe française : Aujourd'hui qu'en
est-il de cette tradition pipière française ? Se porte-t-elle aussi mal
que certains le prétendent ? A-t-elle perdu ses lettres de noblesse, son
savoir-faire ? La réponse pourrait bien sûr tenir en un mot fort et
franchouillard : " NON ! ". Je me sens rassuré. Tout va donc pour le
mieux dans la fière ville de Saint-Claude. Comment ai-je pu critiquer ce
franc succès ? Ah, mais l’auteur a quand même ajouté la phrase que
voici : Mais essayons de nuancer le " cocorico ". S’ensuit alors
dans le texte et dans le " débat ", une énumération de " nuances " qui
expliqueraient pourquoi la tradition pipière française se porte tout de
même moins bien que le ton jubilatoire de l’auteur pourrait faire
espérer. Permettez-moi de citer ces excuses, pardon nuances, et d’y
apporter mon grain de sel.
1.En France, la pipe est la victime des lois anti-tabac et de la
société hygiéniste.
C’est vrai, ça ! La France est en effet le seul et l’unique pays au
monde avec des lois anti-tabac et où les fumeurs sont de plus en plus
traités comme des parias. Il ne faut donc pas s’étonner que les pipiers
sanclaudiens en ressentissent les effets directs. Les capitalistes
d’Outre-Atlantique, toujours prêts à se taper quelques dollars,
profitent de cette faiblesse de la France : les pouvoirs publics
fédéraux et locaux américains votent continuellement des lois pour
stimuler et promouvoir le secteur économique de la pipe et du tabac,
afin de s’approprier une part du marché français. Et efficaces comme ils
sont, les Ricains réussissent. De là la cohorte toujours grandissante
d’artisans pipiers amerloques obligés de faire des journées de 12 heures
pour pouvoir satisfaire la demande, et la gamme de tabacs à pipe
toujours plus large dont des fabricants comme GLP, C&D et McClelland,
tous subventionnés par l’Etat, ne cessent de nous bombarder.
2.En France, la pipe véhicule une image vieux jeu, ringarde ou trop
intellectuelle.
C’est exact. Et c’est étonnant, d’autant plus que dans un pays comme
l’Allemagne où les pipiers semblent se reproduire comme des lapins, la
pipe est supercool. Tout jeune Allemand qui se respecte, qui veut tomber
des nanas et qui se prépare à une carrière de jeune cadre dynamique,
sait que pour soigner son image, il faudra nécessairement qu’il passe
par la pipe. Tout en faisant attention à ne pas tomber dans le piège de
l’air intello. Faut quand même pas pousser. D’ailleurs dans le monde
anglo-saxon, c’est pareil : la pipe, c’est ce qu’il y a de plus sexy. Il
suffit de voir le nombre de pop stars ou de héros de cinéma américain,
la pipe au bec, pour s’en rendre compte : la pipe est branchée. En
France pas. Encore une exception culturelle ?
3.La France est la victime du protectionnisme italien.
C’est scandaleux ! Dans les civettes italiennes, on ne trouve quasiment
pas de pipes françaises, alors que les étalages transalpins regorgent
des produits d’artisans italiens. Quel contraste avec la France qui,
elle, ouvre grand la porte à la concurrence étrangère ! Ses civettes ne
proposent-elles pas moultes Stanwell et Peterson, concurrents directs
des producteurs sanclaudiens ? C’est vrai. Il faut savoir toutefois que
Stanwell est distribué en France par Condat, le groupe autour de Butz-Choquin,
alors que la marque irlandaise est importée en France par Chapuis-Comoy,
le holding autour de Chacom. Et c’est pareil pour Dunhill. A part les
marques qui font partie du portefeuille des boîtes sanclaudiennes, que
trouvez-vous dans vos civettes ? Des Barbi, des Bang, des Eltang ? Non ?
Pourtant les produits de ces pipiers sont distribuées en Russie, à
Taiwan et en Chine. Pourquoi pas en France, je vous le demande.
4.Les firmes françaises ne travaillent pas pour l’élite, mais pour
monsieur tout le monde. Or, ce monsieur fume de moins en moins.
Si l’industrie pipière sanclaudienne est le grand spécialiste de la pipe
démocratique, je me demande comment ça se fait que dans tous les forums
internationaux, chaque fois qu’un débutant demande aux membres plus
chevronnés quelle marque ils lui recommandent, la réponse de loin
majoritaire, c’est Stanwell. La France serait-elle la victime d’une vile
conspiration à échelle mondiale ? Je me demande aussi comment ça se fait
que Stanwell rachète systématiquement ses concurrents danois tels Larsen
ou Jensen, alors que BC s’est vu racheter. Et si la France est LE
spécialiste incontournable de la pipe roturière, comment se fait-il que
la Royal Dutch Pipe Factory établie en Hollande produit annuellement 250
000 pipes, alors que BC en produit seulement 100 000 ? Pourtant dieu
sait que la Hollande ne bénéficie pas d’une image de pays producteur
important ! Finalement, je me demande comment il est possible qu’alors
que l’industrie sanclaudienne a du plomb dans l’aile, d’après ce que
j’entends, depuis quelques années Peterson arrive à rehausser ses
ventes.
5.La France pèche par un manque de marketing moderne et efficace.
Tout à fait d’accord. Mais à qui la faute ? Les sites web de Chacom et
de Butz-Choquin ne sont jamais mis à jour. Chez BC, c’est tellement
flagrant que le propriétaire précédent est toujours présenté comme le
patron actuel ! Rares sont les civettes françaises qui proposent un site
web commercial, alors que la concurrence étrangère nous séduit avec des
sites attirants et bien achalandés. En Scandinavie, en Allemagne, en
Italie, des sites web présentent l’ensemble des pipiers nationaux. A
l’instar des Etats-Unis, l’Italie et l’Allemagne organisent des pipe
shows. En France, par contre, le Mondial de la Pipe a été annulé.
D’ailleurs le nombre de visiteurs de cet événement mort-né, n’a jamais
été dévoilé. Quand Rolando Negoita avait gagné le concours international
de design pipier, événement médiatisé, sponsorisé par BC, le patron de
BC ne s’était même pas déplacé pour la cérémonie de la remise des prix !
Ah oui, mais la France, elle, dispose de sa fameuse Confrérie dont
l’objectif premier, c’est de promouvoir la pipe nationale. Moi, je suis
peut-être de mauvaise foi, alors c’est à vous que je m’adresse :
pouvez-vous me dire quelles actions ce fleuron de l’univers pipier
français organise pour soutenir et promouvoir la bouffarde gauloise ?
L’auteur du texte qui nous intéresse, ne s’est pas limité à apporter les
" nuances " précitées. Non, en plus il prend résolument la défense des
grands pipiers français : doit-on pour autant montrer du doigt les
pipiers français ? Que dire des Morel, Albuisson, Craen, Lanier,
Piazzolla ? Chose remarquable : de tous ces pipiers, seul Pierre
Morel est encore actif. Les pipiers français semblent donc appartenir au
passé. D’ailleurs nous venons tout récemment d’assister à la tantième
illustration de cette évolution irréversible : Alain Albuisson, cette
figure emblématique de la pipe sanclaudienne, s’est arrêté pour " des
raisons économiques ". A une époque où en Italie, en Allemagne, en
Scandinavie, aux Etats-Unis, voire au Japon, la cohorte des artisans
pipiers ne cesse de prendre de l’ampleur, à une époque où de jeunes
artisans comme Frank Axmacher ou Heiner Nonnenbroich peuvent allègrement
demander plus de 400 euros pour une pipe, le plus célèbre des pipiers
français se voit forcé de mettre fin à ses activités et de vendre ses
pipes restantes pour une bouchée de pain. Or, quand moi, j’affirme que
pour viser le créneau du haut de gamme, être Français n’est
manifestement pas un avantage, je suis accusé de calomnier. Etonnant.
Un peu d’histoire
Plutôt que de pratiquer la politique de l’autruche, osons regarder la
vérité en face : la pipe française est en pleine dégringolade et ce
phénomène ne date pas d’aujourd’hui. N’ayons pas peur de le dire : le
déclin a commencé il y a trois quarts de siècle et au cours de son
histoire, la pipe sanclaudienne a raté deux trains pourtant décisifs.
La pipe en bruyère est une invention française. Je saurai d’ailleurs à
tout jamais gré aux pionniers qui ont découvert et dompté cette matière
si précieuse. La production et la distribution des pipes en bruyère
étaient donc dominées, pour ne pas dire monopolisées par la ville
jurassienne qui, à cette époque, méritait amplement le titre de capitale
mondiale de la pipe. Aussi, la pipe française était-elle incontournable.
Au cours des premières décennies du 20e siècle, le Royaume-Uni a
commencé à concurrencer la France. BBB, GBD, Dunhill, Barling, Charatan,
Sasieni se sont rapidement approprié une part du marché. C’est l’âge
classique où l’esthétique anglaise a fixé à tout jamais les standards de
la pipe traditionnelle et où un fabricant anglais, à savoir Dunhill, a
eu l’idée géniale de distinguer sa marque des autres en garantissant à
ses clients que seuls les ébauchons de toute première qualité étaient
transformés en Dunhill et qu’aucune des pipes portant sa nomenclature ne
contenait la moindre trace de mastic. Voilà que la pipe haut de gamme
était née. Son succès fut immédiat et franc. Commence alors une époque
de saine émulation entre les diverses marques britanniques pour
conquérir une partie de ce nouveau marché de luxe. Saint-Claude, de son
côté, ignore la nouvelle tendance et continue à se concentrer sur la
production en masse. Une erreur historique : chassés de leur pool
position, les Sanclaudiens sont bien forcés d’accepter que dorénavant
les marques anglaises jouissent d’une réputation et d’un prestige qui
font défaut aux bouffardes françaises. Ca n’a plus jamais changé. Pour
preuve, les prix élevés que rapportent systématiquement les vieilles
anglaises sur le marché de l’estate, alors que les françaises d’antan
doivent se contenter de prix la plupart du temps dérisoires. A cet
égard, il est symptomatique de constater que les collectionneurs de
marques telles Comoy’s ou GBD dont la production se faisait
partiellement en France, déboursent nettement plus pour les pipes faites
en Angleterre que pour celles fabriquées à Saint-Claude. Bref, ça ne
date pas d’aujourd’hui que la réputation des pipes faites en France a
commencé à décliner.
Deuxième et définitif coup dur pour l’industrie sanclaudienne : la
révolution scandinave. Elle est double : elle réinvente l’esthétique de
la pipe et désormais le statut du pipier sera à tout jamais transformé :
finie l’ère des employés anonymes, commence l’époque de l’individu, de
l’artisan vedette.
Les fabricants danois comme Stanwell et Larsen réagissent promptement et
s’adaptent : ils engagent la fine fleur des artisans scandinaves pour
dessiner leurs modèles et pour tailler des pipes vraiment haut de gamme
qui portent le nom de la marque. Ce faisant, ils sautent sur le train de
la révolution.
En Italie, Rossi, ce fabricant industriel qui produisait annuellement
plusieurs millions de pipes, ferme les portes. Ce n’est pas la fin de la
production italienne. Bien au contraire. Naît alors un paysage pipier
riche et varié avec toute une panoplie de petites entreprises familiales
et d’artisans individuels qui ensemble créent un style typiquement
italien avec des nuances locales. Ainsi l’Italie devient un pays
producteur incontournable et respecté.
Le Royaume-Uni, lui, se renferme dans sa tour d’ivoire et continue à
produire avec soin des pipes classiques pour une fidèle clientèle
traditionaliste et BCBG. Or, le gentleman britannique se fait de plus en
plus rare à partir des irrévérencieuses sixties. Par conséquent, la
plupart des marques anglaises se meurent, puis finissent par
disparaître. Ceci dit, elles sont remplacées par des artisans tels Bill
Taylor (Ashton), Barry Jones (James Upshall), Less Wood (Ferndown) ou
John Marshall (Millville) qui, depuis, perpétuent la tradition anglaise
et connaissent un franc succès.
La France, elle, n’a ni adopté l’esthétique nouvelle, ni développé un
style national reconnaissable, ni privilégié l’apport d’artisans
individuels. Fondamentalement, elle a continué à faire comme avant,
comme si rien ne s’était passé. Evidemment, forts d’un marché local
qu’ils monopolisaient, les producteurs français ont cru pouvoir se
permettre cette attitude conservatrice. Aujourd’hui, il est évident et
indéniable qu’ils se sont trompés, d’autant plus que l’avènement de
l’internet a fait découvrir, même au fidèle client français,
l’impressionnante diversité de l’univers pipier contemporain.
Ne touche pas à mon pote
Nous voilà arrivés au terme de ce modeste exposé. Je sais : il faudrait
que je termine en beauté. Je regrette, mais cela m’est impossible. Je ne
peux vous quitter avant d’avoir abordé un tout dernier point qui mérite
une réaction de ma part. Non content de m’agonir d’injures, le club des
tolérants et des conviviaux s’est adressé à David Enrique en ces
termes : Dès lors, pourras-tu empêcher de futurs clients pour ton
travail de t'associer à ces propos et de te tourner le dos ? et
encore : Méfie-toi, tes fréquentations risquent de te détourner de
beaucoup de clients, maintenant que tu es seul en atelier et que tu vas
vivre de ton travail ce n'est certainement pas ce RACISTE anti-français
qui te donnera à bouffer. Réfléchis bien, David. Ces menaces ne
manquent pas de précision : si David ne se désolidarise pas de moi, il
risque de se voir boycotté par l’inquisition tolérante et conviviale. On
croit rêver. Que ce front national veuille me faire mon compte, je le
conçois puisque j’en ai l’habitude. Mais que la bassesse et l’aveugle
rancune aillent tellement loin qu’on en arrive à menacer un jeune
pipier, français de surcroît, pour des propos dont il ne porte aucune
responsabilité, c’est fort. Très fort. Là, ça n’a plus rien à voir avec
la défense de la noble cause de la pipe française. Là on comprend que
tout se résume à de basses vengeances petitement personnelles.
En guise de conclusion, je m’adresse donc à mes détracteurs : de grâce,
ne punissez pas David Enrique, pipier sanclaudien, pour la simple raison
que malgré son racisme anti-français et en dépit de son esprit de
collabo, un Flamand qui vous fout la gerbe, a dit du bien de lui. |