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Moi, je ne suis plus. Je n’y pige que dalle.
Vraiment pas. On a dit et répété que je suis snob pour la simple
raison que systématiquement je défends la pipe d’artisan. Quand
j’exprime ma conviction que rien ne vaut une pipe faite à partir
d’un plateau longuement bouilli et lentement séché et d’une barre
d’ébonite, par un individu doué, motivé, chevronné et fier de son
travail, on me répond que chez les grands fabricants on trouve
suffisamment de bouffardes qui n’ont rien à envier à leurs cousines
artisanales. On prétend que ce n’est pas parce qu’une tête n’a pas
été modelée sur un tour ou parce qu’elle est montée d’un tuyau fait
main que le produit final se fume mieux, développe une meilleure
saveur ou procure plus de plaisir à son propriétaire. Remarquez, je
ne le conteste pas. Ou pas totalement. Mais bon, ces gens-là tentent
de vous convaincre qu’en fin de compte, il n’y a pas de hiérarchie
objective et que, dès lors, la différence entre du fait main et du
pas fait main est toute relative. Et moi, je suis donc un fanatique
qui souligne beaucoup trop l’importance de cette distinction. Mais
voilà que ces mêmes personnes viennent de lancer une véritable
campagne contre Thierry Melan. On veut savoir exactement quelles
Melan sont faites main et quelles autres pas. On se demande
publiquement si par hasard certaines pipes soi-disant faites main ne
seraient pas plutôt fabriquées à partir d’ébauches achetées. Bref,
soudain ils deviennent aussi snobs que moi puisqu’apparemment ils
accordent autant que moi de l’importance au mode de fabrication. Et
donc, je n’y pige que dalle. Ceci dit, je ne peux que me réjouir de
constater que mes critiques ont fini par adopter mes normes et mes
standards.
Si je me distancie complètement de la cabale montée contre Thierry
Melan par Gaël Coulon et par son acolyte Nicolas Stoufflet, je vais
peut-être vous étonner en déclarant d’emblée que cette chronique ne
sert nullement à prendre la défense du pipier parisien. Remarquez
que moi, je n’ai aucun compte à régler avec monsieur Melan : je ne
le connais pas personnellement, nous n’entretenons aucun contact, je
ne lui ai jamais acheté de pipe. D’ailleurs in tempore non
suspecto j’ai publiquement avoué que ses pipes me laissent de
marbre. Plutôt qu’une critique, c’est un constat. Il n’en reste pas
moins vrai que lorsque j’examine les photos de ses pipes, ma
sensibilité esthétique personnelle n’est guère comblée. Trop souvent
je décèle des lignes qui ne sont pas pures, qui manquent de logique
intrinsèque, de naturel, de fluidité. A mon avis, Thierry Melan est
dès lors un pipier tout sauf accompli. Peut-être même qu’il ne
dispose tout simplement pas du sens esthétique inné qui caractérise
tous les grands pipiers, qu’ils s’expriment dans un langage formel
classique ou qu’ils explorent des formes plus aventureuses. Mais
voilà que certaines créations de ce pipier ne souffrent pas de cette
apparente maladresse. Et ces modèles-là sont toujours des grands
classiques comme des billiards courbes, des princes, des billiards à
facettes. Or, fabriquer à la main un modèle classique symétrique,
fluide, harmonieux est nettement plus difficile que de faire ce
qu’on appelle communément une freehand. Bref, c’est une
constatation troublante. Je comprends donc que l’on se pose des
questions. D’autant plus qu’il est indéniable que certaines de ces
"fait main" ressemblent comme deux gouttes d’eau à des modèles du
catalogue Lacroix. Or, on sait que Thierry Melan a acheté des
ébauches chez Lacroix.
Suis-je en train de vous prouver que le pipier parisien se rend
coupable de pratiques douteuses en vendant du "fait main" qui n’en
est pas ? Pas du tout. Je ne dispose d’aucune preuve qui me
permettrait de lancer des accusations pareilles. Mais je ne serais
pas sincère si je vous disais que je n’ai aucun doute, d’autant plus
que Thierry Melan a choisi de ne pas donner de réponse claire et
nette aux questions précises qui lui ont été posées à ce sujet.
Personnellement, je ne comprends pas cette attitude.
Par contre, je suis passablement écœuré par les manigances de ses
détracteurs. On l’a vraiment cherché. Ca sentait le règlement de
compte. Ce qui plus est, ça pue les deux poids deux mesures.
Personnellement, j’ai toujours exprimé mon irritation envers
certaines pratiques qui depuis toujours semblent caractériser le
microcosme de la pipe française avec son évident manque de
transparence. Vous vous souvenez peut-être du fait qu’Alain
Albuisson a nié publiquement la paternité de certaines BC Collection
qui lui étaient pourtant officiellement attribuées. J’ai également
raconté comment Jacky Craen m’a présenté une Genod soi-disant
fabriquée de ses mains, alors que c’était Pierre Morel qui l’avait
faite. Des faits de ce genre, je trouve ça fort et je ne me suis
jamais gêné de le dire. Or, devant ces critiques, justement les
personnes qui aujourd’hui demandent à Thierry Melan la glasnost
totale, ont toujours pris la défense de la bouffarde gauloise et, ce
faisant, ont cautionné des pratiques peu honnêtes, pour ne pas dire
des mensonges.
Ce n’est pas tout. Dans le forum Pipes & Tabacs, où a sévi la
campagne anti-Melan, on a toujours applaudi des "pipiers" comme
Alain Chabot ou Pierre Voisin. Avant de claquer la porte de P&T,
Alain Chabot, sous le pseudonyme "Alainof", y présentait avec
régularité des pipes dont il se disait l’auteur. La moindre de "ses"
pipes y était accueillie avec moult éloges enthousiastes. J’ai même
vu qu’on parlait de lui en termes de "maître". Or, ce maître qui
avait droit à tant de louanges, faisait-il vraiment ses pipes ? Ou
se bornait-il à monter des ébauches achetées, à modifier des tuyaux,
à refaire une finition, à orner une vieille pipe d’une décoration ?
L’information que j’ai recueillie à ce sujet ne laisse pas de place
au doute. Je peux évidemment me tromper, mais je ne me rappelle pas
avoir lu quelque part que plutôt que pipier, Alainof est
fondamentalement un bricoleur doué. On ne lui a jamais demandé de
comptes. Et c’est pareil pour Pierre Voisin. Il se complait à
s’autoproclamer "Le Pipier de Paris". Dans un reportage récent de
Nicolas Stoufflet tourné dans La Pipe du Nord, Pierre Voisin parle
de sa "production maison" qu’il fabrique lui-même. Stoufflet n’en
profite nullement pour lui demander clairement s’il fabrique des
pipes de A à Z ou s’il se borne à monter un tuyau sur une ébauche
achetée. Etonnant quand même que cette distinction devienne une
affaire d’Etat dans le cas de Melan, mais semble sans intérêt aucun
dans le cas de Voisin. Moi, par contre, je me pose la question :
est-ce que Le Pipier de Paris qui depuis des années se fait acclamer
chez P&T, est vraiment pipier, c.-à-d. capable de créer une
multitude de formes à partir d’ébauchons et de tailler des tuyaux
confortables dans des barreaux d’ébonite ou d’acrylique ? On me dira
que Pierre Voisin n’a jamais prétendu faire du fait main. C’est
possible. Mais a-t-il dit haut et fort l’inverse ? Quand on lit sur
son site web qu’il est le dernier spécialiste à Paris, qu’il
bénéficie de l’expérience de la pipe depuis cinq générations, qu’il
fabrique des pipes dans son atelier, est-on supposé conclure que Le
Pipier de Paris se borne à faire du montage ?
Deux poids et deux mesures donc. Incontestablement. Reste à savoir
pourquoi des gens qui se montrent si peu critiques envers certains
"pipiers" sur qui plane pourtant un doute, soudain cherchent noise à
Thierry Melan. La réponse est simple : tout a commencé quand Gaël
Coulon a appris que Melan avait acheté des ébauches chez Lacroix. Un
péché mortel. Parce que depuis que Coulon a acheté la boutique
Lacroix et un stock de quelques milliers de pipes, il pique des
crises à chaque fois que quelqu’un d’autre arrive à acquérir des
ébauches ou des pipes de chez Lacroix ou ose en mettre en vente.
Dans la fameuse affaire Thimoléon, Coulon s’est tu. Jusqu’au moment
où Thimoléon s’est mis à proposer des Lacroix. Alors là il a
explosé. Ainsi Coulon donne l’impression qu’il est le seul et
l’unique à avoir le droit de vendre des Lacroix. Selon mes contacts,
il n’en est rien. Il n’a pas l’exclusivité. La S.A. Lacroix existe
toujours et il reste un stock de pipes et d’ébauches tout simplement
impressionnant. Coulon a acheté une fraction de ce stock. Bref, il
n’a aucune raison de s’exciter comme il l’a fait à plusieurs
reprises.
Reste le fait que nous ne connaissons toujours pas la vérité. Est-ce
qu’il arrive à Thierry Melan de confondre ébauches et ébauchons ?
Est-ce que toutes ses "fait main", sans exception, ont effectivement
été produites à partir d’ébauchons de bruyère et de barreaux
d’ébonite ou d’acrylique ? Est-ce que d’autres pipiers français qui
acceptent les acclamations, sans se sentir le moins du monde
embarrassés, sont réellement d’authentiques pipiers capables de
faire une billiard courbe élégante ou une bulldog classique sans
avoir recours à des ébauches achetées ou à des tuyaux préfabriqués ?
Tant qu’on n’aura pas de réponse à ces questions, le flou,
l’incertitude, le doute règneront. Et ce genre de méfiance risque de
déteindre sur les pipiers sérieux et authentiques qui, eux, sont de
plus en plus irrités devant les petits monteurs qui aiment se faire
passer pour des pipiers et qui pavoisent dans les forums. A la
longue tous les pipiers français risquent d’être remis en question
et avec eux la pipe française elle-même. Voici d’ailleurs ce que le
pipier corse Lucien Georges pense à ce sujet : Il y a de plus en
plus de pseudo artisans qui font uniquement du montage pour se
propulser dans la catégorie du fait main en trafiquant plus ou moins
les modèles de têtes de pipes achetés au rabais dans les stocks
poussiéreux. Des gens qui s’approvisionnent dans les vieux stocks
pour sortir je ne sais quoi plus ou moins transformé. Je ne leur
vois pas un avenir lumineux car on ne s’improvise pas pipier. Ce
n’est certainement pas avec eux que la pipe française peut renaître.
Il faut être très attentifs à cette nouvelle vague qui au lieu de
promouvoir la pipe française (surtout) va la détruire.
Bref, on a intérêt à lever tout doute et à tirer les choses au
clair. Pour en avoir le cœur net, il faudrait organiser un test. Je
propose qu’un pipier dont la réputation est au-delà de tout soupçon,
mette à disposition son atelier. Chaque candidat qui veut prouver
une fois pour toutes qu’il mérite vraiment le titre de pipier, s’y
rendra à une date fixée, de préférence un weekend. Chacun devra
créer par exemple deux modèles classiques, sans savoir préalablement
lesquels, et un modèle plus personnel. Chacun pourra choisir les
plateaux ou les ébauchons avec lesquels il travaillera. Chacun devra
tailler trois tuyaux dans des barreaux d’ébonite et d’acrylique.
Chacun finira les pipes avec diverses teintes. Quelques pipiers
chevronnés dont personne ne conteste qu’ils sont capables de faire
des pipes de A à Z, comme Pierre Morel, Jean Nicolas ou David
Enrique formeront un jury. Simple comme bonjour.
Voilà, le défi est lancé. |