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Des camemberts au lait pasteurisé qui mûrissent à
peine. Des poulets gorgés d’eau produits à échelle industrielle. Des
melons sans odeur de melon. Des saumons de culture à la chair
flasque et bourrée d’antibiotiques. Des tomates aqueuses sans goût.
Du gibier aussi sauvage que mes pantoufles. Des vins sans évidents
défauts, mais sans caractère. Nous vivons une époque insipide. Et à
peu près personne ne semble s’en émouvoir. Au contraire, c’est avec
appétit qu’on mange médiocre et ce n’est pas par simple politesse
qu’on complimente des hôtes qui servent des mets sans aucun mérite.
Tout semble bon.
Dans ce monde fade et inodore, de moins en moins d’individus se
passionnent pour l’univers des saveurs. Une carotte doit être
propre, droite et bien orange. Une pomme doit être belle. Leur goût,
on y est plutôt indifférent. Pas étonnant puisque pour le citadin
contemporain, une carotte, ben ça a un goût de carotte, n’est-ce
pas. Et du moment que la pomme soit croquante et juteuse, elle
remplit l’attente. D’ailleurs, de moins en moins de gens semblent
capables de goûter. Dans les dégustations de vins auxquelles je
participe, je suis de plus en plus ébahi devant trois phénomènes
qui, indéniablement, vont en croissant. Tout d’abord, de plus en
plus rares sont ceux qui sont à même d’analyser des saveurs, de
reconnaître des odeurs, d’être sensible aux structures et aux
textures. Et puis, de moins en moins de soi-disant œnophiles
maîtrisent le vocabulaire pour définir des goûts ou pour décrire par
association des arômes. Finalement – et c’est le plus grave – peu de
dégustateurs réussissent encore à déceler de manifestes défauts dans
les vins qui leur sont servis : des tanins résultant d’une
surextraction qui dans quelques années feront sécher le vin, de
l’alcool non intégré qui vous agresse les muqueuses, des cuvées
lourdes et monolithiques qui n’offrent ni complexité ni finesse.
Tout semble bon.
Il va de soi que depuis des années, cette tendance, on la retrouve
dans le domaine de la pipe. Comme moi, vous avez pu lire dans les
forums de candides commentaires de personnes qui affirment que leur
Peterson est une parfaite fumeuse, tout en ajoutant qu’il aurait été
préférable qu’elle ne jute pas tant. Extrêmement rares sont les
interventions où quelqu’un se plaint de la saveur produite par sa
pipe. Par contre, les râteliers aux quatre coins du monde semblent
regorger de pipes qui dès le tout premier fumage se sont révélées
excellentes. Tout semble bon.
Moi, je trouve ça étonnant. Et je ne suis pas le seul. Récemment,
Greg Pease, le blender américain le plus applaudi, partageait avec
moi son irritation devant le manque de discernement des papilles
gustatives des pipophiles contemporains. Tout semble bon. C’est à se
demander si lui et moi, nous sommes nés pour la malchance. Tous
deux, nous possédons des pipes élégantes et bien taillées,
superbement flammées, parfaitement confortables et dont le tirage
est irréprochable, mais qui pourtant déçoivent amèrement par leur
saveur médiocre voire désagréable. Nous nous sentons bien seuls avec
notre opinion qu’un pourcentage anormalement élevé des pipes d’un
des artisans les plus universellement adulés ne rend pas justice aux
tabacs dont on les bourre. Alors qu’à lui et à moi, il nous faut
parfois des semaines d’expérimentations pour trouver le mélange qui
vit en symbiose avec notre nouvelle pipe, tant d’autres fumeurs y
réussissent du premier coup.
Par ailleurs, quand nos parcourons les nombreux blogs qui semblent
pousser comme des champignons, nous nous sentons de petits vieux.
Nous qui jugeons la qualité de nos pipes en nous basant sur le goût
qu’elles produisent, serions-nous d’une autre époque ? Dans ces
textes consacrés à la chose pipière, on parle de tout et notamment
d’esthétique, du nombre d’or, des mesures parfaites d’un bec, de la
physique des fluides, des perçages et du façonnage des mortaises et
des flocs, des finitions. Et puis des pipiers, de leur personnalité
sympathique, de leur volonté de bien servir le client, de leur
motivation, de leur parcours personnel, de leurs méthodes de
travail. Par contre, sur l’essence même de la pipe, c’est-à-dire sur
la saveur qu’elle développe, on ne trouve pas grand-chose. Des
poncifs du genre It’s a great smoker ou It smokes like a
dream qui se réfèrent davantage au tirage sans problèmes qu’au
goût à proprement parler, voilà tout.
On pourrait penser que c’est à cause de notre époque politiquement
correcte où il est mal vu d’émettre publiquement des critiques qui
risqueraient de heurter des sensibilités, que les blogueurs et les
membres de groupes de discussion évitent le sujet du goût des pipes
et renoncent à exprimer des déceptions dans ce domaine. Et bien non.
La vraie raison est à la fois plus fondamentale et plus surprenante
: il semblerait que pour la nouvelle génération de pipophiles, voire
de collectionneurs, le goût ne soit plus un sujet de réflexion, ni
un critère d’évaluation.
Vous ne me croyez pas, n’est-ce pas. Et pourtant je vous le
garantis. Ce qui me frappe dans mes contacts avec d’autres
pipophiles purs et durs, c’est la profonde différence d’approche
entre ce que j’appellerais les anciens et les modernes. Des
connaisseurs chevronnés, riches de plusieurs décennies d’expérience,
comme Marty Pulvers ou Greg Pease me parlent avant tout du goût de
leurs pipes de prédilection. Même à Fred Hanna, pourtant le
collectionneur le plus obsédé par l’aspect visuel de ses pipes
puisqu’il n’en achète qu’au straight grain le plus parfait, il
arrive d’émettre des réserves au sujet de la saveur que produit
telle Charatan époustouflante ou telle Baldi au grain qui coupe
l’haleine. A l’opposé, un collectionneur influent comme Rick
Newcombe parle avant tout esthétique et engineering (cela dit
en passant un terme bien pompeux pour décrire le travail d’un pipier
!), vu que chez lui le diamètre du passage d’air prend des allures
d’idée fixe, voire de dogme. Quant à la nouvelle génération de
collectionneurs, elle ne me parle plus que de la beauté de telle ou
telle forme, de tours de force techniques, du grain des divers
papiers de verre employés, d’huiles et de shellac, de bidules en
entonnoir et de machins chanfreinés, de becs en V et de passages
d’air grand ouverts. Par conséquent, du moment que c’est joli, bien
monté et fini et que ça tire bien, ils sont parfaitement satisfaits.
Le goût, ils n’en soufflent mot.
A cet égard, l’anecdote que vient de me raconter Greg Pease, en dit
long. Lors du dernier pipe show de Chicago, il s’est entretenu avec
celui qui en ce moment pourrait bien être le collectionneur le plus
influent au monde. Je me permets de vous taire son nom. Après que
monsieur Pease lui avait exposé ses vues, voici ce que le
connaisseur nouveau style lui a répondu : C’est la première fois
que j’entends quelqu’un parler du goût des pipes ! Remarquez que
par là il n’exprimait pas sur un ton jubilatoire son plaisir d’avoir
enfin rencontré une âme sœur qui se passionne tout autant que lui
pour le merveilleux monde des saveurs. Du tout. En vérité, il était
tout bêtement étonné que quelqu’un puisse fonder sa philosophie
pipière sur ses papilles gustatives. Pease n’en revient toujours
pas. I found this shocking, ajoute-t-il.
Je partage le sentiment du blender américain quoique j’avoue ne pas
être fort surpris. Il me semble en effet logique qu’à une époque où
tout semble bon, faute de palais éduqués et exigeants, le goût ne
soit ni une priorité ni un sujet de conversation.
Dans l’univers des saveurs, les contenants exercent une
incontestable influence sur notre perception sensorielle du contenu.
Goûtez le même vin dans un verre à moutarde, dans un ballon et dans
un vrai verre à vin en forme de tulipe. Il ne faut pas être un
dégustateur connaisseur pour se rendre à l’évidence : les
caractéristiques organoleptiques du breuvage seront étonnamment
différentes. Et pourtant le verre est une matière totalement neutre.
Ce n’est pas le cas de la bruyère. C’est une matière vivante avec
des propriétés hautement individuelles. Quand vous fumez un mélange,
ce que vous goûtez n’est pas la saveur du tabac. Il s’agit plutôt
d’une version, d’une interprétation déterminées par toute une série
d’impondérables : le degré d’humidité de votre tabac, la qualité du
bourrage et de l’allumage, votre talent à manier le tasse-braises,
le rythme de votre tirage, votre degré de concentration, votre
humeur, votre état de santé, le moment de la journée, les conditions
atmosphériques, la compagnie, et j’en passe. Et bien évidemment
aussi la qualité du travail du pipier et surtout et avant tout les
caractéristiques de la bruyère dans laquelle se consument les
feuilles de tabac.
Le but premier d’une pipe, c’est de servir de contenant au tabac que
vous voulez déguster. Toute pipe est dès lors un instrument, un
outil, un moyen et non pas un but en soi. Aujourd’hui on tend à
l’oublier. Une jolie forme, un grain impressionnant, un sablage
profond et régulier, un bec fin et confortable, un passage d’air
bien exécuté, c’est bel et bien. Mais sans goût satisfaisant, c’est
peine perdue. De nos jours, trop de gens fument littéralement la
pipe, c’est-à-dire qu’ils dirigent toute leur attention sur l’objet
qu’ils calent entre les dents. Il serait temps qu’ils se rendent
compte que le vrai fumeur de pipe, c’est quelqu’un qui se sert de
pipes pour fumer du tabac, pour mettre en valeur les saveurs et les
arômes de mélanges sciemment composés et pour tirer de cette
expérience la plus grande jouissance gustative possible. Le goût,
c’est l’essentiel. L’essentiel, c’est le goût.
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