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Dans un récent article de blog (http://www.apassionforpipes.com/neills-blog/2010/7/30/pondering-difficult-choices.html)
intitulé Pondering difficult choices (Considérer des choix
difficiles), le célèbre collectionneur américain Neil Archer Roan
constate en soupirant que désormais il lui est impossible de
continuer à acquérir l’œuvre de tous les pipiers américains qui le
passionnent. A ses dires, bien que ses revenus soient supérieurs à
ceux de 99,5% de ses compatriotes, il ne peut plus se permettre de
payer systématiquement des montants à quatre chiffres à chaque fois
qu’il convoite une pipe digne d’être admise dans sa collection. Il
faut savoir que Neil Archer Roan dédaigne les rustiquées, les
sablées qui ne soient époustouflantes, les lisses au grain moins que
spectaculaire, les formes simples. Il ne se contente que du meilleur
: les pipes-phares qui illustrent à la fois la créativité, l’esprit
innovateur et la maîtrise technique de ses artisans préférés et qui
brillent à la fois par l’harmonie entre forme et grain et par leur
caractère artistique. Bref, vu l’inflation des prix des pipiers
qu’il collectionne, Neil est hanté par des dilemmes : s’il faut se
résigner à ne plus collectionner l’œuvre de tous les pipiers
américains de renom, comment faire le tri entre les artisans sur qui
dorénavant il se focalisera et ceux qu’avec regret il devra
abandonner ? Faudra-t-il vendre une partie de sa collection pour
financer de futurs achats ? Des choix déchirants.
Ce n’est pas la première fois que Neil Archer Roan se plaint des
prix pratiqués par ses chouchous. Voici quelques années, il avait
même publié un article sur ce sujet qui avait fini par soulever des
vagues. Soudain il était même devenu la bête noire de certains
pipiers américains. C’était d’ailleurs suite à la déception suscitée
par ces réactions tout sauf plaisantes que le blogueur avait fini
par abandonner son site et même par retirer tous ses articles. Et
lors du dernier pipe show de Chicago, en observant comment des
commerçants chinois ont raflé à n’importe quel prix les pipes les
plus prestigieuses, Neil s’est, paraît-il, fait du mauvais sang.
D’ailleurs dans l’article qui nous préoccupe, il se dit attristé par
« la culture axée sur l’argent » dans laquelle nous vivons. C’est
noté.
Devant ces jérémiades, je ne peux m’empêcher de ricaner. Ce n’est
pas la première fois que je me pose des questions sur la lucidité du
pipophile américain. Ne se rend-il vraiment pas compte que ce sont
justement des collectionneurs dans son genre qui sont largement
responsables de l’inflation des prix dont il se plaint ? Neil n’est
pas le seul à ne s’intéresser qu’aux pipes-phares. Cette
prédilection pour la Über high grade est même typique pour
une certaine catégorie de collectionneurs qui préconisent que mieux
vaut dépenser $4000 pour une seule pipe exclusive que pour dix pipes
qui ne constituent pas le nec plus ultra de l’œuvre d’un pipier.
D’ailleurs, les faits confirment l’incontestable ascension de cette
vision des choses : plusieurs pipiers me rapportent depuis des
années que ce sont leurs pièces les plus coûteuses qui se vendent le
plus vite. Or, ces sommets de l’art pipier qui combinent à la fois
une forme artistique et innovatrice, une exécution et une finition
irréprochables et un grain impressionnant et sans défauts, sont par
définition extrêmement rares. Par conséquent, il va de soi que la
demande excède l’offre et que dès lors, fatalement, les prix
grimpent.
La naïveté du collectionneur américain frise l’inconscience quand
dans son article il se pose la question si la concurrence entre les
artisans ne va pas résulter en une baisse des prix et notamment si
les prix plus modestes pratiqués par la fine fleur des jeunes Turcs
ne vont pas finir par mettre sous pression les prix des
pipiers-vedettes.
Sincèrement, une guerre des prix entre disons Kent Rasmussen et
Teddy Knudsen, entre Rainer Barbi et Cornelius Mänz, entre Todd
Johnson et Jeff Gracik, vous en avez déjà vu des signes, vous ?
Certes, depuis des années des concurrents directs dans la moyenne
gamme comme Ser Jacopo, Mastro de Paja et Radice soldent les prix,
mais dans le créneau qui intéresse un collectionneur dans le genre
de Neil Roan, la seule et l’unique concurrence qui existe, est celle
entre des collectionneurs qui harcèlent les pipiers high grade en
vogue pour pouvoir mettre la main, coûte que coûte, sur une pipe
exceptionnelle.
Quant aux jeunes loups, notamment en Amérique, qui visent une
carrière dans le créneau haut de gamme, avez-vous l’impression
qu’ils cherchent à mettre sous pression les prix de leurs aînés ou
plutôt qu’ils tentent le plus rapidement possible d’obtenir pour
leurs pipes des montants comparables à ceux que demandent les
artisans établis ? Vous souvenez-vous du texte sur la page d’accueil
du site web de Bruce Weaver dans lequel il accusait les pipiers
ayant pignon sur rue de pratiquer des prix outranciers et dans
lequel il nous promettait de nous livrer à des prix battant toute
concurrence des pipes qui n’avaient rien à envier à celles des
vedettes ? Je peux vous garantir que Weaver a été rappelé à l’ordre.
La page a disparu et par ailleurs je viens de voir sur son site une
volcano sablée au prix de $695.
Et puis, n’avez-vous jamais remarqué que les jeunes Turcs doués se
voient invités chez tel ou tel pipier-vedette, étudient dans son
atelier, bénéficient de ses conseils ? Il arrive même que des
pipiers établis qui ont pris sous leur aile un jeune pipier
prometteur, contactent des collectionneurs et des faiseurs d’opinion
pour le recommander. Croyez-vous vraiment que dans de telles
circonstances, les nouveaux pipiers chercheront à concurrencer les
bienveillants mentors ? Allons.
Peut-être estimez-vous que ces histoires de prix des pipes
exclusives vous laissent de marbre puisqu’elles ne vous concernent
en rien. Il se pourrait que vous vous trompiez. Puisque des
collectionneurs dans le genre de Neil Archer Roan convoitent tous
les mêmes pipes et que celles-ci sont si rares, il va de soi que
dans cette incessante quête du meilleur, il y a davantage de vaincus
que de gagnants. Automatiquement les perdants seront forcés de se
contenter de pipes moins spectaculaires et parfaites. Par
conséquent, il risque d’y avoir une ruée sur les pipes qui sont un
cran en-dessous et par conséquent une augmentation des prix des
pipes qui, peut-être, seraient dans vos cordes. Ce n’est pas tout.
La logique commerciale dicte qu’entre les exemplaires les mieux
gradées et la production moyenne d’un artisan, la différence de prix
ne peut pas être indécente. Une Rad Davis exceptionnelle vous
coûtera $700, alors que ses petites sœurs moins prestigieuses se
vendent en moyenne pour $350. Mais que se passe-t-il quand des
collectionneurs sont prêts à débourser des montants à quatre
chiffres pour la moindre blowfish-cavalier de Tokutomi, pour une
signature shape de Florov ou pour une calabash de Yashtilov ?
Fatalement, les prix de la production entière de ces pipiers finira
par augmenter sensiblement. Et ça, ça risque de toucher tout
amoureux de belles pipes.
Pour terminer, je voudrais revenir un instant sur ce conseil que
j’entends de plus en plus souvent : mieux vaut investir $4000 dans
une pipe exceptionnelle que dans dix pipes à $400. Ce genre de
recommandation m’irrite. Remarquez que je n’ai absolument rien
contre le passionné qui a le coup de foudre et qui dépense
impulsivement une petite fortune. Là, il s’agit du geste irrationnel
d’un amoureux. Par contre, préconiser qu’il ne faut s’intéresser
qu’au nec plus ultra, ça n’a strictement rien à voir avec la passion
du véritable fumeur de pipe. Il s’agit là d’une mentalité de
collectionneur d’art ou d’investisseur. Le vrai fumeur de pipe
cherche une pipe séduisante, certes, mais avant tout un outil de
fumage confortable et performant au goût doux, profond et précis.
Or, personne ne niera ce fait incontestable : il n’y a quasiment
aucun rapport entre le prix d’une pipe et le goût qu’elle produit.
En vérité, à cet égard l’achat d’une nouvelle pipe est toujours une
loterie. En investissant $4000 en dix pipes, on a neuf chances de
plus de tomber sur une pipe succulente qu’en misant tout cet argent
sur un seul cheval. C’est la logique même. Point barre.
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